Le journal de Chevillard
Depuis le 18 septembre 2007, date de l’ouverture du blog d’Éric Chevillard, nous sommes un certain nombre à ne pas commencer la journée sans découvrir de quoi il s’est enrichi pendant la nuit, et ce nombre ne cesse de croître. Un éditeur aventureux, L’Arbre vengeur, publie la première année de ce blog.
L’autofictif — l’auteur, nous dit-il, n’adopta pas ce titre sans quelque dérision — se présente de manière immuable : trois textes de longueur inégale, d’une ligne à une dizaine. Une fois seulement, soucieux de ne se plier à aucun diktat pas même à celui qu’il s’impose, Chevillard donne quatre textes dont voici le dernier : « Quatre ?! Non ?! Si ! ».
Cette rigueur mécanique recouvre une variété de propos si étendue qu’il est impossible de la présenter en quelques mots ; Éric Chevillard ici comme ailleurs est une anguille : croit-on distinguer une ligne dans son œuvre qu’aussitôt il la brouille, s’assoit-on sur une branche qu’aussi sec il la scie. On ne peut seulement nommer les courts textes qu’il nous propose. Aphorismes ? Il y en a. Fragments ? On en trouve. Historiettes ? Oui. Humour ? Oui. Et flèches polémiques, suspensions méditatives, rêveries, goguenardises, blagues et profonds coups de sonde : autant dire qu’à moins de recopier ici les 985 textes innommables qui composent le volume, on ne peut en donner une idée précise. Soyons donc réducteur.
L’autofictif est à coup sûr un autoportrait, au sens le plus habituel du terme : le je de l’autofiction y dessine un personnage relativement mal adapté au monde, qui ne conduit pas d’automobiles, ne parle pas anglais, n’attend pas des magasins Carrefour qu’ils le cultivent, nourrit de saines détestations (les écrivains lamentables, les critiques malhonnêtes et — comme on le comprend ! — les joueurs de djembé) et des goûts non moins affirmés pour les animaux de préférence menacés, les joggeuses en petit caleçon court, et Agathe née le 24 avril, 47 cm, 2 kg 400. Mais le Chevillard personnage, l’auteur Chevillard le « bascule entièrement dans [s]es univers de fiction où se rencontre aussi, non moins chimérique peut-être, le réel ». Ces univers de fiction sont ceux de ses romans. Inimitables et reconnaissables entre tous, ils se créent en permanence sur trois fondements : la méfiance vis-à-vis d’une langue qu’il est si facile et si vertigineux de prendre à ses propres pièges, le « pas de côté » qui vous fait considérer le monde sous un angle inédit, et un regard savamment lavé de tout préjugé (comme les distinctions grossières entre réel et imaginaire, science et conte, mot et chose…) sous lequel la réalité à chaque phrase apparaît neuve. Tout cela conduisant à ce que l’on osera nommer une naïve rouerie : pour le lecteur, jubilatoire. Un exemple charmant : « Je me montre très généreux lorsqu’un enfant scout quête dans la ville. Mon Dieu, que ce malheureux petit puisse au moins se vêtir décemment ! »
Mais L’autofictif est peut-être avant tout un Art poétique. Que l’expression n’effraie pas : s’il faut être de bien joviale humeur pour que l’art poétique de Boileau nous arrache un sourire érudit, il faudrait se sentir sévèrement déprimé pour que celui de Chevillard ne provoque en nous plus d’un grand rire salubre. Art poétique par l’exemple, d’abord. La maxime de Pline l’Ancien Nulla dies sine linea (pas un jour sans écrire) trouve dans la régularité scrupuleuse de L’autofictif son illustration et sa légitimation. Si définir une écriture est dire ce qu’elle ne sera pas, entrent aussi dans cet art poétique les moments où Chevillard brosse un tableau sanglant de la scène littéraire, ses vanités, ses hypocrisies, sa course aux prix (du 24 septembre au 11 octobre, Chevillard — le personnage — trembla sous la menace du Goncourt…). Un aphorisme navré résume ce tableau : « Quand ce n’est pas le silence qui accueille la parution d’un livre, c’est le bruit ». Plutôt que de fustiger en bloc les fausses valeurs du négoce des livres, il en choisit d’emblématiques. Alexandre Jardin borne d’un côté le territoire des réprouvés : triomphe du cliché, fadeur obscène (« Vous seriez aimable de baisser un peu le volume de votre musique, dis-je à ma voisine de train, et de cesser de lire Alexandre Jardin ») ; et de l’autre Christine Angot : exhibition d’une sexualité mais surtout, hélas, d’une écriture (« D’accord mais attention te trompe pas de trou, écrit Christine Angot. Les passions ont beau nous mener, la syntaxe de la langue française est incorruptible, écrit Rivarol »). Reste l’essentiel : tous les moments où, comme suspendant l’écriture, Éric Chevillard réfléchit à la singularité de son art, dessinant par-là même son lecteur idéal : « Deux sortes de lecteurs : ceux qui attendent d’un livre reconnaissance de ce qu’ils sont et confirmation ou vérification de leur propre expérience (l’amour est un tourment délicieux et la bière un breuvage qui désaltère) et ceux qui aspirent au contraire à être étonnés parce que, soupirs et soupières, ils ont cela chez eux, et que leur esprit est avide d’autres aventures. » Prenant du champ il se regarde écrire ; considère quel écrivain il fait, incapable de rien d’autre ; trouve pour parler de son écriture la juste distance, avec ce qu’il faut de dérision pour éviter toute apparence de vanité, et ce qu’il faut de profondeur et de gravité pour évoquer ce qui seul compte sinon une femme aimée, et Agathe, qui aura bientôt 9 mois quand sortira l’étonnant livre de son papa.
Éric Chevillard, qui fut élève de classe préparatoire au lycée Clemenceau de Nantes, a donné au volume qui célèbre les 200 ans du lycée une contribution à son image : humour, tendresse, et là encore le subtil décalage qui lui permet d’être à la fois pleinement lui-même et totalement dans le ton.
Jean-Louis Bailly
Place
Publique
numéro
13
janvier-février 2009