Au plafond
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Pour anonyme qu'il soit - son patronyme nous reste inconnu - le narrateur d'Au plafond, le dernier roman d'Éric Chevillard, est l'objet de toutes les curiosités. Il est vrai qu'il a la caractéristique peu commune de se promener, en tous temps et tous lieux, avec une chaise sur la tête. Ni un chapeau ni un peigne nous précise le narrateur, mais une chaise, qu'il avoue préférer de jonc, de rotin, d'osier ou de paille des marais, en raison de "leur souplesse, leur élasticité et [du] confort qui en résulte" (39). L'élasticité de la chaise n'est ici pas indifférente, et signale de façon analogique cet amour particulier de Chevillard pour les matières souples, ductiles, enfin bref celles qui dénoncent la dictature de la rigueur, du solide, du permanent et de l'éternel, cet éternel système en vigueur. Élastique, la logique du narrateur n'en reste pas moins d'une rigueur extrême. Car il s'agit bien ici d'aller au fond des choses, de s'attaquer aux fondements du savoir, et décaper, ou plutôt rempailler furieusement le siège éventré d'épistèmes vidés de leur sens. Critiques de la connaissance comme de la méthode encyclopédiques, les palinodies chevillardesques mettent elles le feu à la paille, au risque que l'on se retrouve, après avoir sapé les fondements, sans rien d'autre que le ciel au-dessus de nos têtes (78).

Devant un tel "renversement des valeurs et des pouvoirs" (106), effrayé de ces "projets de réorganisation générale" (29), le vulgaire s'offusque, se scandalise, le narrateur ne refuse-t-il pas d'offrir sa chaise aux vieilles dames qui vacillent (12), ne se mêle-t-il pas de demander que l'on surélève un peu les plafonds (17) ? On fait alors agir les forces de l'ordre, en l'occurrence un bataillon de gros gendarmes, pour chasser de chez lui notre porteur de chaise et quelques autres marginaux du même poil, qui tous s'étaient réfugiés dans le chantier abandonné d'une bibliothèque - on avait besoin des ouvriers pour construire stades et autoroutes, "tous travaux témoignant d'un sens plus éclairé de l'utilité publique" (27). Mis à la rue, le narrateur et ses compères se rendent alors chez Méline, amie du narrateur et jeune bourgeoise au grand coeur, pour y chercher refuge. Las, le manque de place se fait vite sentir et nos expulsés se réfugient alors au plafond, justifiant le titre de l'ouvrage.

Que l'on ne si méprenne pas, l'emploi de la chaise (du latin "cathedra") comme couvre-chef ainsi que le passage du narrateur au plafond ne sont pas d'innocentes excentricités sans conséquences. Le premier est en réalité une étape obligée menant tout droit au second : "Retenons ceci : ma chaise est une cathédrale. D'un certain côté, je m'en félicite - je ne suis pas homme à circuler avec un rat sur l'épaule. Mais la distinction qu'elle me donne ne saurait me faire oublier qu'elle est avant tout une cage, astucieusement déstructurée, cage cependant, conçue pour nous obliger à écouter le prêche, un poteau de torture en escalier, le corps en bois de la paralysie qui nous assoit sur ses genoux" (52). Être de métamorphoses, le narrateur se rend bien compte que l'évolution de l'homme, inéluctable depuis Darwin, se doit d'affecter d'abord la tête, siège des pensées (72), avant de renverser celle-ci. Ainsi menée, la révolution prend alors des allures de renversement radical, ébranlant l'ordonnement des surfaces et des êtres, abattant portes et cloisons, mettant fin à la dictature de la loi de la gravité (156). Et pourtant, pour ces nouveaux Plumes, le doute s'installe, comment font-ils pour ne pas tomber ?

 
Jean-Louis Hippolyte
The French Review
volume 73, numéro 1 - octobre 1999
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