D'attaque
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Il s’est passé bien des choses, en 1964, à l’hôpital de la Roche-sur-Yon. Notamment celles-ci : Gaston Chaissac y est mort le 7 novembre, Éric Chevillard y est né un peu auparavant (il le rappelle lui-même dans Du hérisson). Quarante ans plus tard, le second consacre au premier un profond petit livre, D’attaque.

Quel que soit le sujet qu’il aborde, Chevillard séduit par une originalité qui déconcerte d’abord, puis frappe par sa justesse, par une sorte d’évidence. Ici, il a fait le choix d’un « je » multiple : tout à la fois le je des personnages de Chaissac, généreusement reproduits dans le volume, le je de Gaston Chaissac lui-même et, n’en doutons pas, en plus d’une occasion le je d’Éric Chevillard. La première phrase donne l’impulsion à tout le reste : « Je suis né avec ce cerne noir ». Appliquée aux tableaux et sculptures de Chaissac, elle en décrit le trait épais ; appliquée à Chaissac, elle nous le montre explorant sa singularité à travers son œuvre, souffrant des limites dans lesquelles il se sent enfermé, lui qui à tout moment craint de s’envoler et le désire, qui repeint la lune et porte sur ses voisins du village un regard candidement féroce. Sa peinture, suggère Chevillard, raconte une angoisse profonde devant un corps « beaucoup trop maigre », si léger que la dispersion le menace, qu’il pourrait « voler en éclats » ; l’angoisse aussi du regard des autres, dont il est séparé par ce cerne et qui se moquent ou se détournent. Mais la peinture est là, pour dire l’angoisse et pour la conjurer, pour recoller les morceaux du bonhomme, en faire « un puzzle tout d’une pièce » et réparer le monde. Quatre fois le monologue fait place à une litanie, intitulée « D’attaque » : sorte de programme ou de proclamation autour du seul verbe « je peins » (« je peins un peu de compagnie aimable pour les monstres, je peins l’attelage sous-marin des hippocampes qui s’emballe, je peins la migration des crabes ébouillantés dans les nébuleuses, je peins à la hâte de patients travaux de couture. »). Dans ces litanies le « je » recharge ses batteries, crie sa foi dans la peinture, son allégresse peut-être (à moins que ce ne soit de la détresse, et appeler la peinture au secours). Quant au « je » d’Éric Chevillard, on fait mieux que le deviner, par exemple dans une recette : « On se demande parfois comment je fais pour sourire ainsi. Voici ma méthode, vous en ferez ce que bon vous semblera. En somme, il suffit de grimacer de douleur, jusqu’ici ça va tout seul, alors de relever les coins de la bouche, simultanément si possible, bien sûr ça se complique, les lèvres tremblent et se tordent, il faut les bander comme un arc. » N’est-ce pas là une belle description de l’écriture hilarante et angoissée de Chevillard ?

Il lui fallait, pour parler de Chaissac, éviter un double écueil, s’il voulait ne pas faire partie de ses « deux publics favoris : celui qui pontifie et celui qui ricane ». Il y est parvenu en mariant son originalité, qui est profonde, à celle de Chaissac, tout autre mais qui ne l’est pas moins. Par exemple en posant une de ces questions sans fond dont il a le secret (« Quel avenir pour le poussin qui grandit dans un œuf de crocodile ? ») : et l’on imagine que son rire en l’écrivant est celui des bonshommes de Chaissac et de Chaissac lui-même : « Je souris aux anges et aux corneilles. Je n’ai plus de lèvres, plus de joues. J’avale mes oreilles, insuffisants butoirs pour mon sourire qui s’étire de part et d’autre interminablement dans les perspectives fuyantes. »

Mais parler d’un livre de Chevillard, c’est toujours s’exposer à répéter platement ce qu’il a dit avec son génie propre – dont on commence à se demander si ce n’est pas du génie tout court. Autant, donc, briser là sur une remarque anecdotique. Dans ce très joli volume, les reproductions d’œuvres de Chaissac conservées dans des galeries privées sont accompagnées de la mention : « Courtesy Galerie X…, Paris ». Du temps de Gaston Chaissac, on disait : « Avec l’aimable autorisation de ». C’était plus long. C’était moins cuistre, et nullement ridicule. J’ai l’impression que Chaissac, qui se souciait peu d’être courtois pour dire leur fait aux gens, à l’univers et aux galeristes, ce courtesy l’aurait bien fait rigoler...

 
Jean-Louis Bailly
303
Arts, recherches et créations
numéro 89 - 4ème trimestre 2005
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