Démolir Nisard
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Jean-Marie-Napoléon-Désiré Nisard (1806-1888) fut un critique littéraire fameux en son temps, auteur d’une Histoire de la littérature française. Attaché à un classicisme rigoureux, il professait, en matière de lettres, les idées les plus étroites, et ses positions politiques pour le moins fluctuantes le firent haïr et moquer. Il ne semble pas qu’il eût été un personnage sympathique. Il n’est plus aujourd’hui qu’un nom, et « n’est pas le plus fameux d’entre les Napoléon », comme le note judicieusement Chevillard. Son titre programmatique, Démolir Nisard, est donc trompeur : on ne démolit pas une ombre, et Chevillard doit bâtir autant que démolir l’objet de son courroux. Il use pour cela de toutes les ressources qu’il mettait en œuvre, par exemple, dans son Vaillant petit tailleur, où il récrivait en 250 pages le conte des frères Grimm. Les outils confirmés de la rhétorique traditionnelle sont mis en œuvre, amplifications, hyperboles et énumérations (on recommande particulièrement celle de soixante-dix races de vautours, p. 40-41, où au milieu de vautours répertoriés ailleurs, vautour fauve ou vautour moine, apparaissent le vautour-laveur, le vautour des tomates, le vautour-lyre ou le vautour à sonnette). Souvent aussi, avec une manière qui n’appartient qu’à lui, il lance sa phrase ou son paragraphe, et les laisse poursuivre sur leur erre, dussent-ils aboutir aux propositions les plus saugrenues : « Ce ne serait pas bien fameux, du boudin préparé avec le sang de Nisard. / Ce ne serait pas bien seyant, une chemise cousue dans la peau de Nisard. / Ce ne serait pas bien chaud, un chandail tricoté dans le poil de Nisard. / Ce ne serait pas bien solide, des souliers découpés dans la corne de Nisard. » Pour donner à son ennemi plus de consistance, Chevillard fait aussi appel à Pierre Larousse, dont il cite l’article vachard consacré au personnage – non sans le prolonger à sa guise, on s’en doute. Il imagine encore toutes sortes d’articles de presse qui témoignent de l’activité funeste ou absurde de Nisard depuis l’ère primaire et dans l’univers entier : cambrioleur, champion du souffler de bigorneau, agresseur d’enfants dans les bus nantais, chauffard ivre, capitaine de pétrolier voyou, patron cynique, va-t-en-guerre américain… jusqu’à faire de ce triste sire décoré une image du mal absolu : « toute obscurité vient de Nisard ».

Mais en même temps qu’il construit son personnage, Chevillard envisage tous les moyens de le massacrer, d’en éliminer jusqu’au souvenir (souvenir que son roman perpétue : voilà le type même de contradiction interne dont l’auteur aime depuis toujours miner ses propres écrits). Il se déchaîne, imaginant les procédés les plus poétiquement cruels pour effacer Nisard, tous les Nisard, de la surface du globe, dans l’espoir de parvenir à un monde d’où toute mesquinerie, tout caporalisme, toute pusillanimité seraient bannis, et à ce « livre sans Nisard » qui « serait le pur poème ». La jubilation d’Éric Chevillard est communicative, qu’il nous apprenne d’où il tire son impressionnante énergie (« J’ai d’abord escaladé la façade – un lézard qui n’y parvenait pas m’a demandé mon secret : je hais Nisard, lui ai-je répondu »), ou qu’il déploie des raffinements de cruauté pour en finir avec « ce vieux plumeau duquel procède toute poussière », jusqu’à lancer « avec les autres troncs » son cadavre noirci dans la gueule d’une scierie... Imaginaire foisonnant, qui s’empare de l’image, de la phrase, du mot, règle joyeusement leur compte à toutes les formes littéraires consacrées, odes extravagantes ou tirade cornélienne (ici un reproche : les alexandrins de Chevillard sont boiteux), les étrille, les tord et en exprime un suc jusqu’alors inconnu.

« Roman » fort peu romanesque, en vérité, que ce Démolir Nisard. Mais le jour où Chevillard écrira un roman romanesque, il prendra le pseudonyme de « Désiré Nisard ». Ne s’insurge-t-il pas, dès les premières pages, contre le roman, « son petit système efficace, son petit tricot », contre tous les livres soutenus par un scénario, ces « énigmes vaines et si peu intéressantes en vérité que leur dénouement navre comme une duperie » ? Il y a pourtant bien une énigme, dans Démolir Nisard, mais elle est dérisoire : Nisard est-il comme on l’a dit l’auteur d’un roman licencieux, Le Convoi de la laitière ? A-t-il fait disparaître tous les exemplaires de cette œuvre de jeunesse susceptible de nuire à sa gloire posthume ? Le narrateur se lance à la poursuite de cette œuvrette hypothétique ; et ce pâle décalque d’intrigue policière est si déplorable et décevant que le genre romanesque tout entier s’en trouve éclaboussé. Quant à la femme du narrateur, elle répond au prénom éminemment stendhalien de Métilde : hommage ou dérision, on ne sait trop ; mais comme l’écriture au galop de Stendhal, celle de Chevillard est d’abord affaire d’élan. Au fait, Désiré Nisard a-t-il écrit Le Convoi de la laitière ? On le saura en lisant ce roman… peut-être.

Comme toujours, on rit beaucoup à la lecture de Chevillard. Comme toujours aussi, on développe, presque malgré soi, une vraie réflexion – ici, sur ce qui gâte la littérature comme la vie : moins la violence, au fond, que la médiocrité à quoi Chevillard échappe si bien, et les certitudes rassises desquelles il nous protège chaque fois qu’il écrit.

Chevillard peint Désiré Nisard comme un personnage physiquement répugnant, évoque son « mufle épanoui », « sa grotesque silhouette », « son embonpoint »,  ses « cuisses creuses, couvertes de poils bruns », son « ventre flasque », quand il ne glisse pas en guise de portrait l’article de Larousse sur le crapaud. Placé devant une gravure d’époque montrant un Nisard plutôt svelte et bel homme, Éric Chevillard, impassible, a déclaré : « Le mien est plus ressemblant ». Il a raison. Les livres finissent toujours par s’imposer contre une réalité fuyante, et le moindre de nos mots est plus ferme que les fantômes.

 
Jean-Louis Bailly
303
Arts, recherches et créations
numéro 94 - 1er trimestre 2007
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