Du hérisson
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C’est l’histoire d’un honnête homme, prêt à entreprendre l’écriture de son autobiographie, stoppé net dans son élan... par un hérisson "naïf et globuleux" (?!) qui - c’est le moins que l’on puisse dire - n’a rien à faire sur sa table de travail. Ou bien, autre histoire, un jour un esprit méfiant, replié sur lui-même depuis trop longtemps, trouve, dans une soudaine complicité avec un animal épineux, la force prudente de s’affirmer, avec méfiance et pondération... Ces deux histoires inverses - qui forment la double trame du dernier livre d’Éric Chevillard, Du hérisson (un titre qui dit bien que tout ici procède du hérisson, que tout en dépend...) - se conjuguent pour aboutir comme toujours chez cet auteur solitaire à une œuvre intangible pleine de piques. Est-il encore besoin au demeurant de présenter Chevillard qui publie depuis près de quinze ans maintenant une œuvre anti romanesque où le loufoque se mêle à l’élasticité de la phrase et la duplicité du récit ? Ne suffit-il pas de dire que Pierre Jourde (qui propose dans sa désormais fameuse Littérature sans estomac de jeter aux orties les œuvres de Philippe Sollers, Olivier Rolin ou Marie Darieussecq) suggère sans ambages d’élever un véritable culte aux livres d’Éric Chevillard qui sont pour lui parmi les plus importants aujourd’hui ? Confidentielle parce que exigeante, l’œuvre de Chevillard est assurément au-delà de la littérature contemporaine, tant par son usage ludique et aérien de la langue que par son imaginaire vif et volatile. Comme dans L’œuvre posthume de Thomas Pilaster où l’on découvrait les inédits d’un écrivain de génie accompagnés de gloses sournoises et vindicatives, deux voix antinomiques s’annulent dans Du hérisson, deux désirs s’unissent dans un corps à corps acrobatique, un désir de se dire et une incapacité à s’épancher. L’autobiographie, c’est entendu, est impossible ("Je redoublais l’ennui de ma vie par le récit que j’en faisais", écrit le narrateur au sujet du journal intime de sa jeunesse) : et, de fait, dès que l’écrivain entreprend de raconter un événement que l’actualité nous contraint presque à tenir pour vraisemblable si ce n’est véridique (l’affection coupable d’un prêtre pour son enfant de chœur), aussitôt le récit bifurque vers la farce libertine à la manière d’un Gervaise de Latouche comme pour torpiller par la bouffonnerie "le pacte autobiographique" et moquer à l’occasion la tentation de l’écriture à vif, le roman des âmes écorchées (Chevillard aussi a bien essayé d’écrire avec ses tripes... mais ça n’a donné que des pâtés !). Vacuum extractor, le titre envisagé un instant par cet auteur au travail pour son autobiographie, indique bien qu’à se pencher sur son passé on ne trouve que du vent. Mais sur quoi écrire si ce n’est sur ce qui fait mal ? Le récit à la première personne peut-il révéler autre chose que les blessures de l’ego ? ("J’ai cru aussi que Militrissa me regardait, erreur elle me montrait ses yeux", p. 147). Chez Chevillard, l’évocation du traumatisme appelle toujours le burlesque pour barrer la route au pathos qui est à la littérature ce que le ketchup est à la nouvelle cuisine. La composition brisée du livre est à l’image de l’écriture autobiographique qui ne peut se faire qu’en biais - en mêlant le réel au fictif ou le poids du vécu à la farce de l’improbable. Le texte est en effet composé de petits pavés de dix lignes où les phrases elles-mêmes sont démembrées pour mieux ménager surprises et renversements de situations ; la confession même - supposée être la scène centrale de Vacuum extractor - est chaque fois annoncée pour mieux être sabotée. "Comment tuer l’amant de sa femme quand on a été élevé comme moi dans la tradition ?", se demandait un poète du "plat pays " : c’est une question que Chevillard aurait pu mettre en épigraphe de son livre, lui qui se pose ouvertement celle-ci : comment aborder l’autobiographie quand on est "introverti jusqu’à la nausée de soi" ? (p. 132). C’est à cette question que le livre répond. Le hérisson s’amuse ainsi en apparence à empêcher l’écrivain d’accomplir son œuvre (il lui ronge sa gomme, par exemple, ce qui l’empêche bien sûr de se reprendre, suprême horreur pour un auteur comme Chevillard qui abhorre par-dessus tout l’incorrection). Il représente au fond ce qui, dans les abords de la page blanche, compromet l’écriture de soi ; il est la voix critique, farouche, de la conscience qui s’interroge sur sa propre parole. Mais épineux et pacifique, il tend aussi à l’auteur un miroir où celui-ci se reconnaît et puise la force de se dire - par le rire -, il est l’âme du texte, timide mais corrosif - un texte qui, comme le hérisson, "sait se défendre sans combattre et blesse sans attaquer".

 
Olivier Bessard-Banquy
Europe
numéro 878-879 - juin-juillet 2002
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