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" Son visage exprime une ferme résolution. Ses gestes sont brefs et précis. Sa main ne tremble pas. Il joue pourtant sa vie dans cette affaire. Il est écrivain et, ce soir, il se propose d’écrire son autobiographie. Sur sa table se trouve rassemblé tout le matériel nécessaire, du papier, un crayon, une gomme, un hérisson. Qui n’a rien à faire là, ce dernier, vous avez raison. Dont la présence incongrue est même un vrai mystère. Mais l’effet de surprise s’estompe vite. Place à la colère. Ce hérisson naïf et globuleux est une calamité. Si doué soit-il lui-même pour l’introspection vicieuse et le repli sur soi compulsif, il contrarie grandement et déroute l’ambitieux projet autobiographique de l’écrivain. D’où sort-il, ce nuisible animal, renifleur bruyant, hirsute, insaisissable, que cherche-t-il ici ? Que me veut-il ? " (quatrième
de couverture)
Du hérisson... ou l’anti-disparition. Virtuosité, brio disait-on de Perec s’imposant des règles pour mieux éprouver sa liberté créatrice. Il fallait un grand art, un art hors du commun, pour fourbir tout un roman sans ça pérorèrent les improductifs critiques, dont je suis. Ici, rien de moins, ni de plus, qu’une apparition. Celle d’un hérisson. Qui va envahir le roman. Il va falloir un grand art pour composer avec ça. Qu’en faire ? Et nous voilà dans la définition de la littérature. Hérissement chez certains... " Ma vie tiendrait en quelques mots, ce sont ces mots qui comptent. Il s’agit de les choisir entre tous. La plus pâle anecdote, l’événement le plus anodin, repris par la littérature, en changeant ainsi l’ordre de réalité procurent à l’esprit sensible des émotions plus vives que ne le ferait le récit d’une aventure extraordinaire, laquelle au contraire pâtit inévitablement de sa transposition littéraire. Gros hérisson naïf et globuleux, je n’ai pas terminé donc tu te pousses. " (p. 69) Le récit ne manque pas de souffle. Ni de rythme. A l’exemple de cet enjambement magistral, échantillon d’une imbrication paraissant simple parce que savamment travaillée. Approche structuraliste : le hérisson comme élément de la diégèse bien sûr, qui se répand dans le roman, paragraphes après paragraphes. Qu’ont-ils en commun ? La présence en clair, en chair et en piquants, du " hérisson naïf et globuleux ", élément perturbateur pour une autobiographie aseptisée, aux couleurs du temps, pour des lecteurs en manque de surcouches. Ne pouvant donc compter sur les critères communs d’une écriture banalisée, Chevillard va nicher jusque dans le moindre mot son délire génial et son burlesque spirituel. Il nous balade, nous transporte " à sauts et à gambade ", on saute avec heurts et heur d’un paragraphe à l’autre... Jubilation ! C’est la faute au hérisson ! Lequel, oblige à des trésors d’ingéniosité stylistique, poétique... et toute la clique. Telle prétérition par exemple : l’écrivain se débarrasse de ses écrits antérieurs. Qui n’ont aucun intérêt. Qu’on peut donc brûler. Non sans les avoir relus cependant. Et voilà qu’est écrit en italique ce que l’on met au feu ! Écrire d’abord pour mieux taire ensuite : cela mérite que l’on s’efface ! Et pendant ce temps, le hérisson qui mange la gomme... Que faire si l’on ne peut plus effacer ? Et la suite s’enchaîne... Chaque paragraphe forme une petite unité de douze lignes environ, espace mental poétique, non clos, ouvert sur le monde tel qu’il n’est pas d’emblée, tel qu’il pourrait être, tel qu’il est pour celui attentif à l’infini d’une poésie du détail, qui emboîte le pas sur la page vierge de mots normatifs. " Or j’ai toujours voulu croire ce qui marchait sur le papier. Aujourd’hui encore, voyez, ce hérisson naïf et globuleux ne s’en prive pas comment douter de sa présence ? Ce qui marche sur le papier a toujours constitué pour moi la seule réalité. L’écrivain marche sur le papier. Ailleurs, ça coince, [...] " (p. 63) Il marche... et nous marchons à la suite, avec d’autant plus d’enthousiasme que le chemin ne mène nulle part, sinon à l’essentiel, c’est-à-dire aux questionnements suscités par ce cheminement-même. Au moment-même. " On comprendra. Qu’il ne saurait être question pour moi de raconter autre chose que ce que je vis à ce moment-là, en écrivant ce livre justement, quelle expérience de conscience c’est d’ordonner le monde à sa guise durablement en le nommant. [...] Autrefois, je m’y prenais mal, je tenais des carnets, des agendas, un journal. D’une belle écriture régulière. Ma main ne craignait pas de rencontrer un hérisson naïf et globuleux sur la page où je notais avec des scrupules de greffier le détail de mes journées, tout ce qui m’était arrivé, et parfois même en anglais, nothing, nothing, nothing. Et nul hérisson naïf et globuleux pour s’inscrire en faux, pas même ça. Je redoublais l’ennui de ma vie par le récit que j’en faisais. En l’écrivant, j’y consentais. Je lui donnais même une forme, une forme solide, je fabriquais sa matrice. " (p. 75) Les amateurs éclairés de méta-littérature se régaleront, jaseront... bien plus périlleux est de donner à savourer l’humour. " Écrire, je croyais que c’était cela pourtant, précipiter le monde dans une formule, [...] élargir le champ de la conscience, en somme, au lieu de le restreindre à nos préoccupations d’amour et de mort ou comment se porte mon corps ce matin ? Mais non, décidément, je suis seul sans doute à penser cela. Me serais-je trompé sur la nature et l’enjeu de la littérature ? Bonjour madame, je suis l’astronome, je viens remplacer le carreau de votre fenêtre. " (p. 79) Rien à ajouter, rien à gloser, si ce n’est merci pour la modalisation adverbiale (" sans doute ") qui laisse place à un lecteur que nous aimerions être, que nous sommes parfois, à défaut d’être la " jeune universitaire pensive " (p. 104), face à l’écrivain talentueux " il ", au narrateur polyphonique, à l’auteur ironique qui n’emploie le " je " que pour en affirmer son altérité : Chevillard joue avec subtilité de ces distanciations au monde, à l’autre, à soi. Le hérisson, en boule et en mots, participe donc de cette herméneutique généralisée, il n’existe qu’à proportion de l’opacité qui l’entoure et du sourire qu’il déclenche. Et qui permettent de s’approcher des étoiles... (décrocher la lune ayant été fait dans son précèdent roman, Les Absences du Capitaine Cook, à plusieurs reprises, pour plusieurs personnes, ayant toujours soin de la remettre à sa place après s’être, lui, fait remettre à la sienne, vous ne le croyez pas ? " on le vérifiera justement en levant les yeux au ciel : la Lune est à sa place.") (Les Absences du Capitaine Cook, Éric Chevillard, Les Éditions de Minuit, 2001, p.140) " et que tel est bien mon propos, réformer radicalement le système en vigueur, tant les défaillances et les aberrations de celui-ci sont nombreuses et m’affligent, l’exiguïté du crâne, le poids du pied, l’éloignement des étoiles, par exemple, figurent au nombre de mes griefs. " (p. 126) L’écriture d’Éric Chevillard ne nous donne pas accès à un point de vue hors de nous, mais comme quelques grands de l’écriture " fragmentaire ", Pascal, Rimbaud ou Char, à un point de vue en nous, auquel, distrait par le monde tel qu’il va, nous n’aurions prêté garde... Léger décalage, à peine perceptible, mais débouchant sur un espace embrassant une perspective plus large, nous permettant donc non pas de répondre aux questions lancinantes qui nous font " veiller tard " ou " écrire la nuit " ( " comme toi -hérisson- c’est à la faveur de la nuit que je me venge, que je redresse la tête pour affronter le monde endormi. ")(p. 200), mais de les poser avec plus de pertinence. " Ce monde est brutal, imprévisible, incompréhensible, terrifiant la communication entre les êtres est impossible et la solitude de chacun absolue, définitive : les autistes ont tout simplement raison. Mais l’amour ? nous demandera l’adolescent qui en manque déjà depuis seize ans [...] " (p. 194) Infiniment précieux sont ces humbles écrivains qui "affrontent le monde" d’autant plus lucidement qu’ils irriguent leur plume de la légèreté de l’instant. Qui nous voient penchée sur leur livre, le front plissé des interrogations graves, et le sourire au coin des yeux. Simultanément. Infiniment précieux. Donc rares. Dont Chevillard.
Comme
Bérénice, la
nouvelle génération pleure à cause du
vent. Il
lui arrive incidemment de croiser, en allant effleurer le parfum de
roses d’antan dans son jardin, un hérisson. Par
bonheur. |
| Sylviane Saugues |
| Note de lecture écrite
dans le cadre de la Formation à l'animation d'Ateliers d'Écriture (Diplôme de l'Université de Provence) juin 2003 |
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