| Oreille rouge |
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Oreille rouge, d’Éric Chevillard, est peut-être le roman africain esquissé dans « Afrique », une nouvelle de Scalps (303 n°82) : les premières pages présentent les préparatifs d’un voyage au Mali, le volet central rapporte l’expérience africaine du personnage principal, « invité à séjourner et à écrire dans un village du Mali », et une brève troisième partie nous le montre tartarinant, de retour en France. Mais on n’exclura pas qu’il s’agisse d’un roman vendéen : le héros, prétend-on, « a laissé sa Vendée derrière lui, comme un marin », et « le cheval de bronze de Napoléon » s’impose naturellement au Vendéen Chevillard comme symbole d’immobilité… En ce cas, il faudrait admettre que ni le héros, ni le narrateur, ni l’auteur lui-même n’ont mis les pieds en Afrique, et que de solides encyclopédies ont suffi à alimenter ce voyage immobile (Toka, un personnage du roman, ne connaît pas autrement les hippopotames dont il se prétend spécialiste). Comme toujours avec Chevillard, le lecteur se trouve placé devant un pur objet littéraire : rigoureusement inadaptable au cinéma, par exemple, mais défiant presque autant le résumé ou l’analyse. Prenons-le comme une œuvre de haute fantaisie (il est vrai qu’on y rit à chaque page) : des remarques amères et lucides nous renvoient à notre suffisance d’Européens dont les oreilles devraient rougir de honte devant le sort fait à l’Afrique ; soyons tentés d’y voir la critique désabusée de la création littéraire (l’ambition du héros est de faire tenir l’Afrique tout entière dans un vaste poème, mais ses incantations échouent, comme les « citations à comparaître » auxquelles ne défèrent ni lions, ni girafes ni hippopotames) : alors même que le personnage nous apparaît ridicule et vain, l’œuvre que nous lisons nous prouve que le seul secours des mots permet de créer des mondes ; et quand nous admirons en Chevillard le maître de l’autodérision (beaucoup de ses paragraphes, sitôt bâtis, se détruisent en une coda de deux lignes), le champion des phrases minées par de subtiles et imparables incohérences, ses contes africains plus vrais que les vrais, et aussi séduisants, brouillent la frontière entre pastiche et premier degré. Chevillard nous livre bien ici le « grand poème de l’Afrique » : mais c’est celle que nos imageries d’enfance (« Fuyons, mon vieux Milou ! ») ou notre fatuité d’Européens nous ont fait imaginer, celle que nous abandonnons à sa misère tout en y abreuvant des rêveries héroïques. Il fausse les perspectives, dynamite le récit de voyage, dénonce l’illusion d’une immersion possible (« il s’accorde un peu de repos, assis contre le tronc d’un manguier ou d’un fromager.// O Brie ! O Cantal ! »). Veulerie, exploits dérisoires, grandiloquences lyriques, au retour récits assommants et enjolivés à loisir, compassion même et bons sentiments sont le terrain de jeu d’un Chevillard au mieux de sa forme (qui d’autre oserait une scène érotique entre une moustiquaire et un ventilateur ?). Ce roman grave et hilarant, qui massacre allègrement les pusillanimités, les postures et les impostures, est un étourdissant numéro d’équilibriste et se lit dans la jubilation. |
| Jean-Louis Bailly |
| 303 Arts, recherches et créations numéro 88 - 3ème trimestre 2005 |
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