« Vous devriez raconter une histoire
que tout le monde connaît déjà »


II était une fois un jeune homme, tailleur de son état, qui, ayant vaillamment exterminé sept mouches, partit répandre ses exploits de par le vaste monde. Tel est l'argument, directement emprunté à un conte de Grimm, du dernier livre d'Éric Chevillard. Et cela donne, sous la plume de cet écrivain hors normes, une fantaisie littéraire brillante, irrévérencieuse, et surtout furieusement drôle. A ne pas manquer.

Nicolas Vives :
Le Vaillant Petit Tailleur est assez atypique dans votre œuvre. La matière de vos livres est souvent déroutante, imprévisible ; ici, le lecteur dispose pour la première fois d'un point de repère stable, puisque vous reprenez une histoire déjà connue. Comment vous est venue l'envie de réécrire un conte ?

Éric Chevillard :
C'est l'occasion de rendre hommage à Jérôme Lindon, puisque l'idée première vient de lui. Un jour, il m'a dit : « Vous devriez raconter une histoire que tout le monde connaît déjà ». II n'a rien ajouté, par délicatesse, mais j'ai bien deviné ce qu'il voulait dire : il appréciait sans doute modérément mes digressions, et aurait aimé trouver dans mes livres une trame narrative plus visible, un fil conducteur. Je n'ai d'abord pas trop su quoi faire de ce conseil. Et puis, j'ai eu l'idée d'un conte, un de ces contes surgis de l'imaginaire populaire, qui n'ont pas réellement d'auteur. Contrairement à Perrault ou Andersen, les frères Grimm n'ont jamais prétendu être les auteurs de leurs contes : ils se sont contentés de retranscrire des histoires héritées de la tradition orale.

Et pourquoi, précisément, Le Vaillant Petit Tailleur ?

J'aime bien ce conte depuis longtemps : c'est un conte très bien construit, avec une fin moins édifiante que d'autres. Et puis, ce petit tailleur qui part à la conquête du vaste monde, avec pour seules armes sa ruse et son ingéniosité, m'a paru un personnage assez proche de l'écrivain. L'écrivain, lui aussi, est un petit héros prétentieux qui, avec ses maigres moyens, refuse de se laisser faire, défie l'ordre établi, cherche à ébranler le système des géants.

Au fil du texte, l'auteur devient d'ailleurs le véritable héros de votre livre.

En effet, ce livre n'est pas une pure et simple réécriture du conte, puisqu'il est en partie écrit à la première personne. Et le narrateur, justement, ambitionne de devenir l'auteur qui fait défaut au Vaillant Petit Tailleur. Pour ce faire, il va rivaliser d'ingéniosité avec son héros, sans se priver d'intervenir à tout moment dans le livre. J'aime assez ce type de construction, qui me permet de laisser entendre ce que je crois vrai depuis longtemps — à savoir que l'auteur est toujours le personnage principal de son livre.

Du coup, vous reprenez fidèlement les différents épisodes du conte, mais, bien sûr, l'essentiel est ailleurs — dans les digressions. Quelle est, pour vous, la fonction de la digression ?

Lorsqu'on écrit, on a l'ambition — dérisoire, peut-être — d'ouvrir un petit espace où l'on sera seul aux commandes, où l'on sera enfin libre. Mais immédiatement, d'autres structures aliénantes, propres cette fois à la forme romanesque, se mettent en place, et, à nouveau, il faut forcer ce système, l'abattre. La digression permet justement de s'engouffrer dans les brèches. À mes yeux, le texte n'existe que pour que naisse tout à coup la possibilité d'une digression, c'est-à-dire d'une aventure : c'est une chance qui s'offre de s'étonner soi-même, d'aller un peu plus loin que ce qu'on avait imaginé. Ici, le conte n'est en effet qu'un prétexte — pour le coup au sens littéral : un texte préexistant —, et je saisis toutes les occasions que ce prétexte m'offre pour digresser.

On a presque l'impression qu'il y a chez vous, livre après livre, un inventaire des formes de la littérature — que vous n'utilisez que pour mieux les subvertir : Les Absences du capitaine Cook jouait avec le roman d'aventures, Du hérisson avec l'autobiographie…

Oui, il y a un peu de ça. D'ailleurs, je suis en train d'écrire quelque chose à partir du récit de voyage. Ce n'est pas un programme que je me serais fixé : simplement, tout en me sentant à l'étroit dans ces formes préexistantes, je me sais incapable d'en créer une de toutes pièces. J'ai donc besoin d'un prétexte, et ce prétexte peut être un genre littéraire ou romanesque. Bien sûr, je ne joue le jeu qu'un minimum à chaque fois, et je sabote de propos délibéré ce que je prétends édifier. La littérature paie pour le reste, en quelque sorte : n'ayant pas le pouvoir de démolir tout ce qui me paraît insupportable ou aliénant dans le monde, je m'en prends à la littérature — qui est une métaphore parfaite du monde, qui reflète toutes les expériences que nous avons de lui.

Parmi les armes que vous employez, il y a aussi l'humour. Le rire, c'est pour vous quelque chose de central ?

C'est vraiment central. Je me demande même si ce n'est pas à l'origine de mon désir d'écrire. Faire apparaître la qualité poétique de l'humour, montrer à quel point humour et poésie peuvent se confondre, cela a été, très tôt, l'objet de mon travail. L'humour a pour moi toutes les qualités : je crois que la subversion et l'humour ont partie liée, que la violence et l'humour ont partie liée, que la tendresse et l'humour ont partie liée, que la douleur et l'humour ont partie liée… Si j'avais quelque chose d'épouvantable à dire, j'essaierais encore de le faire à travers l'humour.

Parmi les auteurs que vous dites admirer, il y a Beckett, et il y a Michaux — deux écrivains qui s'y connaissaient en matière d'humour.

Oui. Le rire de Beckett, justement, est une arme : un rire de connivence qui soudainement devient un rire féroce, implacable, si bien que le lecteur ou le spectateur, entraîné par son rire, se retrouve à devoir affronter l'horreur du néant dévoilé par Beckett. Et peut-être qu'il y a chez moi quelques éclats de ce rire-là. À mes yeux, le rire, c'est l'intelligence des situations : une manière de voir le néant derrière ce qui nous accable, si bien qu'il n'y a plus qu'à en rire. Quant à Michaux, son humour est tout bonnement stupéfiant. De manière générale, Michaux est aujourd'hui l'écrivain auquel je me sens le plus redevable, l'écrivain qui m'est nécessaire. À cause, je crois, de son extrême courage : la littérature a été sa grande aventure, et il y a pris tous les risques, est allé puiser à toutes les extrémités la matière de son écriture.

En vous lisant, il arrive qu'on pense aussi à Ponge : il y a chez vous un parti pris des choses, une manière de vous laisser fasciner par les objets, les animaux, qui deviennent aussitôt prétextes à digression poétique.

Je n'ai jamais eu de souci de description réaliste des choses. Par contre, j'use beaucoup de l'analogie et de la métaphore : je suis incapable de décrire un nénuphar ou une girafe sans aussitôt les inscrire dans un réseau d'analogies, de ressemblances. Et je vais aussi loin que cette logique m'entraîne — jusqu'à ce qui peut, parfois, ressembler au délire. Il me semble qu'en jouant ainsi sur le rapport et la confrontation entre les choses, on peut créer quelque chose de neuf, de surprenant, redécouvrir des réalités qu'on avait cessé de voir. C'est cela, la marge d'intervention de l'écrivain : il ne peut rien inventer de toutes pièces, il est, de toute façon prisonnier du langage, mais il peut, en travaillant sur les mots, révéler un autre pan du réel.

(propos recueillis par Judith Roze)

Page des libraires
numéro 85
novembre 2003

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