D'attaque

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Extrait

Je suis né avec ce cerne noir. Je ne l'ai jamais rompu, il ne s'est jamais dénoué. J'ai grandi dedans. Je n'en suis jamais sorti. Je crèverai avant de le crever. Quel cuir ! Quelle reliure ! Du rhinocéros ! Ma peau n'est pas si couvrante. Mes ongles s'effritent sur mon cerne noir, mes poings se brisent contre. Je peux bomber le torse, c'est à peine si je le déforme, à peine s'il bouge quand je me démène. Il me semble qu'il précède mes gestes, et les suspend.

On me voit de loin. Je me détache bien. Sur fond de lune, la nuit, je suis un chat. Puis le soleil moi-même, nimbé de suie - ainsi je vous apparais, découpé aux ciseaux. Quels que soient le paysage derrière, le décor alentour, et même dans la foule, entre mille, on me remarque, on me distingue. C'est l'avantage. Est-ce un avantage ? Je ne passe pas inaperçu. On ne voit que moi. Je fais tache. Je n'aime pas cette expression qui a cependant le mérite d'être malencontreuse, justement. Comment le dire encore ? On ne peut pas me rater : je suis seul au monde.

Parfois je rougis, de honte, de colère, le sang me monte à la tête, jaillissant depuis mes pieds, un sang riche, puisé à la source, le voici qui se soulève et me submerge. Il m'inonde, je me noie dedans. Je m'enfonce verticalement. Je coule à pic. On ne repêchera que mon béret, chaviré, dérivant. Pourtant non, je ne risque rien. Mon cerne noir toujours me retient, me contient, par bonheur. Dois-je dire par bonheur ? Parfois aussi je suis bleu de froid ou de peur.

Quel avenir pour le poussin qui grandit dans un œuf de crocodile ?

Je suis trop maigre. Je suis beaucoup trop maigre. Un maigre comme moi, il lui manque la moitié des os. Ce n'est pas possible autrement, d'être aussi maigre. Il me manque des os. Radius et Cubitus vivent séparés, chacun sa manche. Ma jambe droite s'appelle Péroné, ma jambe gauche s'appelle Tibia, encore un couple qui ne tient pas. Elles se croisent quelquefois, elles renouent, ça ne dure pas, bientôt elles se déprennent, à nouveau s'éloignent. Chacune s'en va de son côté. Ma maigreur inquiète. Il n'y a plus personne derrière le voile léger de ma peau. Mon profil droit est parti avec mon profil gauche. Combien de côtes me reste-t-il pour tenir ? Déjà je dois mesurer mes gestes. Marcher à pas comptés. Mes nerfs font encore de bons muscles, mais c'est toujours une aventure pour moi, de bouger. Mon corps se dérobe, armé des seules fibres de sa chemise et de son pantalon. Cent fois au moins j'ai été dispersé par le vent comme un tas de feuilles mortes, éparpillé aux quatre coins. A chaque fois j'ai pu me rassembler. Ce ne fut pas sans peine, sans de grandes difficultés. Le matin désormais, j'enroule autour de mon ventre une large ceinture de flanelle rouge. Je ne sors plus sans boutonner étroitement mon manteau. Je fourre mes bas de pantalons dans mes chaussettes.

C'est l'heure du cours sur la technique du drapé à l'école des Beaux-Arts. Nul ne répond à l'appel de mon nom. Mais le rideau frissonne.

Je ne pèse pas lourd. La balance se soucie de moi quand je lui tombe dessus depuis le toit. Est-ce que je compte vraiment pour si peu ? Un souffle et je décolle. L'hélium est mon oxygène, dirait-on. Je préfère la terre rugueuse, mais c'est le ciel qui m'accueille. Je voulais être palefrenier, la première ruade m'a envoyé valser dans l'azur. Et voilà comme on devient métaphysicien.

Je fais les peintures. Dès qu'elles passent un peu, je les reprends. Je les rafraîchis. Je les rehausse. C'est un métier qui occupe son homme du matin au soir, et la nuit le travail continue. Tout se ternit vite sous nos climats. J'y perds moi aussi mes couleurs. Mes balais, à force de traîner dans la poussière, comment se souvenir qu'ils furent des queues de paons ? Le gris domine. J'étais passé derrière novembre pour éponger ses saletés. Maladresse ou malveillance, quelqu'un a retourné le seau dans lequel j'avais essoré mes serpillières gorgées de ces eaux usées - qui ? L'averse ruine mon travail. J'ai compté 180664161074150794 gouttes, et il se pourrait que l'une ou l'autre encore m'ait échappé. Ah ! s'il me suffisait mêmement de secouer mes pinceaux pour tout refaire.

D'attaque

Je peins à la renverse, je peins en coup de vent, je peins une peau sur les pierres, je peins pour la pieuvre un cerveau aux circonvolutions fabuleuses, je peins au tour, je peins à tâtons, je peins partout en regardant ailleurs, je peins à la place de Dieu, je peins au mépris de la prudence des feux d'artifice sous les chapeaux, je peins le plan détaillé du labyrinthe qui est le plus court chemin de vous à moi, je peins des traces de pas sur les plafonds, je peins derrière devant, je peins des puzzles tout d'une pièce, je peins mes ennemis bouclés dans la chambre d'amis, je peins des taches nouvelle mode pour les vaches, je peins par anticipation, je peins des élastiques qui ne font pas tous la grimace, je peins en catastrophe des équilibres parfaits.


Éric Chevillard

Collection "Entre-Deux"
Argol éditions
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