« Comment un Chevillard américain parlerait-il ? »
Jordan Stump :
Je suis professeur de français à l’université du
Nebraska (le Nebraska est un état immense et plutôt vide au centre
des États-Unis, à la lisière du Far-West). Ma mère
était professeur d’histoire de l’art, mon père professeur
de physique ; ils voyageaient souvent pour leurs recherches —
nous avons notamment passé une année à Paris quand j’avais
onze ans. C’est là, dans une école parfaitement anarchique,
que j’ai appris à parler un français quelque peu approximatif,
et c’est là que j’ai conçu une passion amoureuse
pour la France. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai découvert
la littérature française — la lecture de Raymond
Queneau m’a ouvert les yeux — et c’est cette découverte
qui m’a poussé à étudier le français à
l’université, sans aucune intention pourtant de continuer jusqu’au
doctorat : j’avais à l’époque des ambitions
dans le domaine de la musique. Mais j’ai très vite découvert
que mes ambitions étaient beaucoup plus impressionnantes que mes talents ;
en avant donc pour le doctorat, que j’ai obtenu en 1992. Je continue
à visiter la France aussi souvent que possible : un ou deux mois
chaque été, et parfois des séjours plus importants, à
Liège (plutôt en Belgique, mais bon), à Paris, à
Besançon, bref où et quand je peux.
Comment s’est déroulée la "rencontre" avec l’œuvre d’Éric Chevillard ?
Juste après mon installation dans le Nebraska, j’ai découvert les romans de Marie Redonnet, que j’ai trouvé éblouissants. Ici il faudrait dire que Les Presses Universitaires du Nebraska sont très réputées aux États-Unis, notamment dans le domaine de la littérature française (en traduction). Le directeur de University of Nebraska Press m’a donc demandé si la traduction pourrait m’intéresser ; à vrai dire, je n’avais jamais considéré cette possibilité, mais puisque j’étais à ce moment-là obsédé par Marie Redonnet, j’ai accepté sur-le-champ de traduire trois de ses romans. C’est comme ça que je suis devenu traducteur.
Par le biais de Redonnet, j’ai commencé à m’intéresser à ces “jeunes écrivains de Minuit”, ainsi j’ai découvert La Nébuleuse du crabe, qui venait (plus ou moins) de sortir. Coup de foudre immédiat, c’était donc là un choix tout naturel pour ma prochaine traduction. Depuis, bien entendu, j’attends tous les nouveaux livres de Chevillard avec une impatience ardente, et à chaque fois c’est avec le même plaisir que je les dévore. Quand Au plafond a paru, je me suis dit que c’était le moment de faire une deuxième traduction de Chevillard. Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Parce que c’était le plus récent, et aussi parce que c’était d’une certaine manière un roman “traditionnel” (il y a une intrigue, des personnages… à la différence de La Nébuleuse du crabe) ; j’avais déjà traduit un Chevillard non-traditionnel, pourquoi pas un traditionnel pour la suite ?
Avez-vous le projet de traduire d’autres romans de Chevillard ?
Je traduirais volontiers tous ses romans : chacun est différent, et chacun me donne un plaisir difficile à décrire. Ses romans récents surtout, je les trouve absolument étonnants. Je traduirai d’autres Chevillard, c’est sûr ; si pour l’instant je marque une pause, c’est uniquement pour des raisons pratiques (mon éditeur me dit qu’il ne faut pas saturer le marché).
Vous avez parlé de “plaisir” mais aussi “d’angoisse” : en plus des habituelles difficultés inhérentes à la traduction, quels problèmes spécifiques avez-vous rencontrés avec ces textes ?
Il y a évidemment les jeux de mots, mais c’est là un problème qui n’est pas trop difficile à résoudre, en général si on ne peut pas reproduire le jeu de mot tel quel, on peut néanmoins presque toujours trouver une sorte d’équivalent. Ce qui est plus délicat ce sont les différences culturelles : des allusions, des idées, même tout simplement des objets qui sont parfaitement évidents pour les Français mais inconnus ou incompréhensibles pour les Américains. Et puisque Chevillard aime jouer avec les idées reçues, les banalités, tout le côté conventionnel de la vie, ce genre de problème revient très souvent quand on essaie de traduire un de ces livres. Je pense par exemple à un petit passage de Au plafond : les édiles en attente de statues faisant tailler à leur ressemblance les arbres des trottoirs — ou comment expliquer ces processions de troncs difformes aux membres courts ?. Pour un Français, c’est évident : il parle de ces platanes, par exemple, qu’on voit dans les villes françaises, soigneusement taillés pour laisser un tronc très épais couronné de cinq ou six branches maîtresses plutôt rabougries. Mais chez nous, les arbres, même en ville, on leur permet de pousser plus ou moins comme ils veulent (les Américains sont très souvent choqués par ces arbres si sévèrement taillés qu’on voit en France : ils trouvent ça cruel). Pour un Américain qui n’a jamais voyagé en France, cette image sera tout simplement incompréhensible, et c’est à moi de trouver le moyen de la lui rendre claire.
C’est là une difficulté très répandue chez Chevillard. Mais ce qui est encore plus difficile, c’est tout simplement le ton : comment un Chevillard américain parlerait-il ? Il faut éviter le précieux, le bêtement loufoque, la platitude bien sûr, la simplicité, mais aussi la complexité gratuite. Il faut trouver une voix américaine capable de dire ce que dit cette voix française, ce qui n’est pas évident du tout. Mais un bon écrivain rend beaucoup plus légère la tâche d’un traducteur, et Chevillard est un écrivain remarquable.
Quel a été l’accueil de la critique aux États-Unis ? Le public américain a en France la réputation, et pour le cinéma notamment, de ne s’intéresser qu’aux productions nationales. Est-ce aussi vrai pour la littérature ?
Plus ou moins vrai, hélas. C’est bien connu : les Américains se méfient des traductions. Pas tous, évidemment : il va sans dire qu’il n’y a pas un seul public américain. Néanmoins, le grand public ne semble pas vraiment s’intéresser à ce qui se passe de l’autre côté de la frontière : c’est là une grande faiblesse du peuple américain. (Et c’est tout aussi vrai pour la politique, les droits de l’homme, etc. que pour la littérature.)
En fait, plusieurs critiques ont prétendu que La Nébuleuse du crabe était un livre "trop français" pour plaire aux Américains. Je n’arrive pas à comprendre ce que cela veut dire. Trop abstrait, trop intellectuel, trop difficile ? Il est vrai que les lecteurs américains (ou plutôt : les Américains lecteurs, parce qu’il y en a beaucoup qui ne le sont pas) semblent préférer surtout le suspense, la grande aventure, ou sinon du moins un "message" concret, facile à comprendre, et de préférence pratique… Évidemment, si c’est cela qu’on cherche dans un livre ce n’est pas Chevillard qui va vous le donner ; son domaine, c’est plutôt le ludique, le plaisir d’un humour intellectuel (c’est-à-dire un humour qui dépend de l’intelligence — non pas de l’érudition, mais de l’intelligence — du lecteur), et j’ai l’impression que cela laisse le lecteur américain moyen plutôt perplexe.
Cela dit, la réaction n’a pas été si négative que ça, à la fin : on a trouvé ces deux livres très amusants, très drôles, très intelligents, mais il y a eu derrière ça une sorte d’hésitation, comme si on s’attendait à autre chose (un roman "philosophique" peut-être) et qu’on ne savait que faire d’un écrivain aussi difficile à classer.
Quels sont les auteurs français les plus appréciés aux USA, "classiques" et "contemporains" ?
Parmi les classiques, Voltaire, Balzac, Flaubert, Hugo, Montaigne. Parmi les écrivains du XXe, Proust, Sartre, Camus (surtout ces deux derniers), Beckett (si c’est un auteur français), Duras. Annie Ernaux a eu un certain succès ici, Patrick Chamoiseau aussi.
Et vos préférés ?
J’aime beaucoup Racine, Louise Labé, Baudelaire, Proust, Jaccottet, surtout Queneau, Perec… Parmi les contemporains, j’aime surtout ces écrivains de Minuit : Jean Echenoz, Christian Gailly, Marie Ndiaye, Tanguy Viel, Jean-Pierre Chanod, Christian Oster…
De qui pourriez-vous rapprocher Éric Chevillard ?
Michaux, Rabelais, Lautréamont, Eugène Savitzkaya… mais il reste quand même un original, une règle à soi.
Existe-t-il dans la littérature américaine, ou plus généralement de langue anglaise, un ou des auteurs dont l’univers serait proche du sien ?
Pas beaucoup. Deux Irlandais, tout de même : le Beckett de Watt, de Molloy, ou de Malone meurt ; et puis Flann O’Brien, surtout un livre intitulé en anglais The Third Policeman. Je ne sais pas si ce livre a été traduit en français ; si oui, le titre doit être quelque chose comme Le Troisième policier. [Ce livre a effectivement été traduit en français sous ce titre, il est disponible chez Phébus, dans la collection libretto]
Avez-vous vous-même publié ou en avez-vous l’intention ?
Je n’ai aucun talent pour la fiction ; ou plutôt, la traduction, c’est ma manière à moi d’écrire. Tout de même, j’ai écrit un livre sur Queneau (Naming and Unnaming), et j’ai le projet d’en écrire un autre. Mais c’est à voir… Je continue à traduire. Je prépare en ce moment une traduction de Balzac pour Random House, et pour Nebraska, un autre écrivain contemporain — Antoine Volodine, peut-être, ou Tanguy Viel… Il y a tant de bons écrivains en France en ce moment, le choix m’est terriblement difficile.
NB : Cet entretien a été réalisé en octobre 2001, depuis Palafox a également été traduit aux États-Unis, par Wyatt Mason en 2004.
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Bibliographie
Traductions
Forever valley de Marie Redonnet (1994, University
of Nebraska Press)
Hotel splendid de Marie Redonnet (1994, University of Nebraska Press)
Rose Mellie Rose de Marie Redonnet (1994, University of Nebraska Press)
Never more de Marie Redonnet (1996, University of Nebraska Press)
The Crab nebula [La Nébuleuse du crabe] d’Éric
Chevillard (1997, University of Nebraska Press)
Out of the dark [Du plus loin de l’oubli] de Patrick Modiano
(1998, University of Nebraska Press)
On the ceiling [Au plafond] d’Éric Chevillard (2000, University
of Nebraska Press)
The Jardin des Plantes de Claude Simon (2001, Hydra Books)
The mysterious island [L’Île mystérieuse] de Jules
Verne (2001, Modern library)
Essai
Naming & unnaming : on Raymond Queneau (1998, University of Nebraska Press)