Guy Robert
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La Compagnie Théâtre Provisoire, fondée en 1982, a créé La Minoterie trois ans plus tard. Le lieu et la compagnie s'inscrivent dans le même projet artistique : favoriser les créations, les lectures de textes contemporains et les rencontres publiques avec les auteurs de ces textes. C'est dans ce cadre qu'a été créée La Nébuleuse du Crabe (adaptation de Guy Robert et mise en scène de Haïm Menahem).

Guy Robert, actuel administrateur de La Minoterie - Théâtre de la Joliette, raconte :

Comment j'ai rencontré Éric Chevillard

Au départ, du moins c'est ce que j'ai cru quelques mois, il y a eu cette critique d'Un Fantôme dans Les Inrockuptibles. Ce qui était dit de ce livre, et surtout ses extraits, m'ont donné envie, et c'est rare, de le lire, et puisqu'il s'agissait du deuxième tome de la saga de Crab, de commencer par La Nébuleuse du crabe. Bien m'en a pris, il n'est pas fréquent dans une vie de lecteur de découvrir un auteur qui vous fait cet effet-là.

Un genre de déformation professionnelle fait que chaque fois que je lis un livre, je me pose la question de savoir s'il y a là "matière" à imaginer l'éventualité d'un spectacle de théâtre. Cette question vient très vite, fort discrètement, de manière quasi-inconsciente. Et là, c'est également très rare, la réponse a été, dans l'ordre chronologique : tiens, tiens, voyons voir, pourquoi pas, oui. Il n'y avait plus qu'à faire le spectacle. Le titre, c'est important le titre, était tout trouvé, il sonne bien, on le retient, pas la peine d'aller chercher plus loin, va pour La Nébuleuse du crabe. Le travail d'adaptation s'est borné à choisir dans la totalité des deux tomes un certain nombre de textes, à les reclasser selon une certaine logique avec notamment la naissance de Crab, son enfance, ses projets, ses grandes réalisations, ses échecs, l'amour, la zoologie, la mort, longue séquence finale.

Pour rester dans la légalité, et parce que c'est la moindre des choses, j'ai chargé la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) de contacter l'auteur pour lui soumettre ce projet et lui demander l'autorisation de pousser Crab sous les projecteurs. La SACD s'est rapprochée des Éditions de Minuit, et me voilà soumis à une épreuve qualificative : Éric Chevillard étant alors à l'étranger, injoignable, Jérôme Lindon souhaitait que je rédige une note d'intention concernant le spectacle, ce que je fis, en insistant sur le fait que l'adaptation se bornerait à une sélection de textes et non pas à leur réécriture sous une forme dialoguée. J'ai dû réussir cette première épreuve puisqu'à quelques jours de là, on m'a communiqué le numéro de téléphone d'Éric Chevillard, débrouillez-vous avec lui. On respire bien lentement et on appelle l'auteur, le trac ce n'est pas seulement sur scène, allo, je suis bien chez Éric Chevillard, pas du tout, vous êtes chez Machin, boutique de prêt-à-porter, allo les Éditions de Minuit, vous m'avez donné un faux numéro, ah oui, c'est vrai il a changé depuis deux ans, voilà une affaire qui commence bien. Finalement on se parle, il pense que c'est une drôle d'idée, que ce n'est pas un texte de théâtre, mais enfin si vous insistez, le spectacle se fait donc, avec trois comédiens, un bazar sur scène, de petites lumières, des musiques bien choisies (Pascal Comelade, Tom Waits, Duke Ellington), et ça ne manque pas, les spectateurs sont ravis de la découverte, la preuve ils se ruent sur les livres en vente à la sortie.

Un soir, Chevillard fait le voyage de Toulouse où il réside à l'époque. Re-trac, et si ça ne lui plaisait pas, il est aussi inquiet que nous, il doit penser "comment leur dire si je trouve ça raté". Pendant toute la représentation, je le regarde du coin de l'œil, il n'est plus l'auteur de ce qu'il entend mais un spectateur qui rit comme les autres, des éclairs du texte, des astuces de la mise en scène, des acteurs imperturbables qui se fondent dans la logique implacable de Crab. A la fin du spectacle, dans le hall du théâtre, le bruit court que l'auteur était dans la salle, certains spectateurs viennent le trouver, pour le féliciter, très étonnés de rencontrer un auteur aussi étonné de rencontrer son public. C'était en novembre 1997.

A quelque temps de là, je rencontre un copain, physicien spécialiste du big bang, qui me dit, ah désolé, je n'ai pas pu venir voir ton spectacle, pas le temps, pas fait attention, les excuses habituelles, je lui dis dommage, ça t'aurait plu, toi le scientifique tu devrais lire La Nébuleuse du crabe. Il me répond mais je l'ai lu, bien sûr, et c'est toi-même qui me l'avais offert pour mon anniversaire, en 93… J'avais offert ce livre, sans l'avoir lu, attiré par le titre, j'avais dû le feuilleter rapidement, je me souviens que c'était un achat de dernière minute. Voilà comment on perd quatre ans à ne pas lire Chevillard. Alors ne traînez pas.

Guy Robert

Plus de détails sur le spectacle

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