Aile

Les ailes de mon grand-père ne lui servent plus qu'à porter son journal, et c'est seulement pour le lire qu'il les déploie. Sous l'aile droite de ma mère, nous étions sept — mais sous son aile gauche, combien étaient-ils ? Mon père a de longues mains blanches, sans doute croit-il qu'en me battant si fort il va monter au ciel. Ma jolie cousine toute nue, toute rose, avec pudeur se cache sous ses ailes transparentes. Ma grand-mère, mes sœurs, mes frères, mes oncles, tous les autres membres de ma famille ont été tués en plein vol par des chasseurs, puis déchiquetés par leurs chiens dans la poussière.

Entendez-les piailler dans les soutes. C'est difficile à admettre, mais il faut bien se rendre à l'évidence : les oiseaux ont peur en avion.

L'hippopotame, s'il lui poussait soudain une paire d'ailes à sa taille, croyez-vous sérieusement qu'il resterait un instant de plus ce camion enlisé dans les eaux bourbeuses ?

Les puissantes nageoires pectorales de l'exocet lui permettent de voler sur une distance de trois cents mètres, le temps de se sécher au soleil après le bain.

Mon cas n'est pas sans rappeler celui de l'albatros, mes ailes de géant m'empêchent d'écrire.

Comme une danseuse de boîte à musique mais en silence lentement je tourne, léger, gracieux, agile, je réponds aux sourires des visages tendus vers moi, j'aurais presque le temps de partager avec chacun d'eux quelques confidences même s'il me semble maintenant que le mouvement insensiblement s'accélère, les feuilles des arbres hachées menu n'ont plus aucune caractéristique individuelle, les voici liées comme une eau et moi dans ce tourbillon de verdure je suis un elfe, ma danse m'emporte toujours plus vite, le cercle de l'horizon tourne sur mes hanches, mon sang est vigoureux comme la sève de ce baobab dont quinze hommes ne font pas le tour, je les vois qui tentent sans succès de fermer leur ronde, le vent de ma vitesse les décoiffe, mes propres cheveux au contraire forment une natte qui se dresse verticalement sur ma tête, la terre vole en poussière sous mes pieds, je m'y enfonce comme une vrille dans du beurre, je creuserais la pierre la plus dure, je suis au centre de quelque chose, je suis le centre de l'Univers, est-ce cela qui m'étourdit, qui me donne mal à la tête, je n'ai plus de figure, les cartilages de mon nez ont cédé, mes oreilles se sont rabattues comme deux gifles sur mes joues, mes lèvres envoient des baisers aux grenouilles, mes dents déchaussées sifflent comme des balles, mes globes oculaires roulent sur eux-mêmes et autour de mon crâne, rotations, révolutions, on se croirait au firmament, d'ailleurs je ne touche plus le sol, j'ai décollé, je m'élève droit dans le ciel et au-delà, dans les hauteurs, toupie en fusée, ma présence tournoyante perturbe la course des astres, bouleverse la vieille cosmologie, j'attire des milliers de satellites dans mon orbite, j'entraîne des lunes à ne savoir qu'en faire dans mon manège, je suffoque, je manque d'air, mais je suis prisonnier de mon élan comme d'une camisole, ma vitesse s'accroît encore, comment est-ce possible, j'ai peur maintenant de changer d'espace, de passer de l'autre côté, oh quels regrets, oh si j'avais su, oh que cela cesse enfin, pourquoi ne m'a-t-on pas appris qu'il ne fallait pas, qu'il ne fallait à aucun prix battre de trois ailes à la fois ?

Dans l'espoir de voler un jour comme les oiseaux, Léonard de Vinci étudia longuement leur vol, la structure et les mouvements de leurs ailes, puis il inventa le parachute.

Le geai s'étrangle de fierté, entre ses deux moignons d'aile : il est un aigle.

Enfant cruel, j'arrache les ailes des ibeues.

Quand ta gorge s'empourpre
je l'évente doucement de mon aile
de vampire.

Ce que l'on ignore souvent, parmi tant d'autres choses, c'est que les oreilles de la girafe sont deux petites ailes, en réalité, grâce auxquelles sa tête atteint si facilement les plus hautes frondaisons. Vous pensiez qu'elle y arrivait comment ?

Le hanneton n'a pas ses ailes dans sa poche.

L'oiseau est tout ce qui reste du dinosaure, son corps volatil. Ne cherchez pas plus longtemps celui de l'australopithèque : cet ange, c'est moi, plumé, déplumé, cloué au sol.

Quand les poules auront des dents, elles n'auront plus besoin d'ailes pour moudre le grain.

 " L'hirondelle vole dans la direction qu'elle indique. " (Thomas Pilaster)

Si seulement j'avais un deuxième aileron, j'irais dans le ciel manger des poissons volants… Mais l'oie grasse au long col restera toujours hors de portée de l'imagination du requin le plus rêveur.

L'abeille a des ailes de tigre.

Ce matin, je roulais trop vite. Ma voiture a percuté une mouche. Il a fallu changer l'aile droite.

C'est avec une plume arraché jadis à l'aile d'un vilain petit canard que ce fruste et pénible poète dans la nuit qui précéda sa mort écrivit le chant sublime qui fit de lui notre frère pour l'éternité.

La concurrence est rude au printemps, dans les champs fleuris, entre les chasseurs de papillons. Mais cette année il faut voir leurs têtes, et comme ils ont l'air sot avec leurs filets, leurs tubes, leurs feuilles de liège et leurs épingles : nul papillon ne volette dans la campagne alentour. Leurs vitrines resteront vides. Tandis que moi je possède depuis quelques semaines une exceptionnelle collection de chenilles.

Incorrigible, je redémarrai sur les chapeaux de roues. A Versailles, ma voiture est sortie de la route et a percuté un château. Il va falloir changer l'aile gauche.

Le Saint-Esprit descend sur moi, se dit-elle, son aile effleure déjà mon front. Et elle souriait béatement tandis que la chauve-souris affolée se débattait dans ses cheveux.

La brûlure du soleil me tuait, je serais mort dans ce désert si je n'avais trouvé un peu de fraîcheur revigorante, au dernier moment, dans l'ombre du vautour.

(Ayant reçu commande d'un texte sur les ailes, je m'assis sur un banc, en ce bel après-midi du 16 octobre, j'émiettai à mes pieds du vieux pain : les idées sont venues tout de suite.)

Éric Chevillard

L de Leer
Supplément à R de réel
volume L
janvier-mars 2002

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