Autofiction
J’éjacule depuis l’âge de sept ans.
Ça m’a pris, comme ça, un beau matin, je me suis mis à éjaculer frénétiquement sur mes cahiers d’écolier.
Mes parents désapprouvaient. Tu éjacules trop petit. Tu vas te crever les yeux.
M’en fiche, j’éjaculais en cachette.
J’éjaculais, j’éjaculais, j’éjaculais, sans fatigue, sans ennui, droit devant moi, contre vents et marées.
Je tenais à la main une baguette magique. J’éjaculais avec le sentiment d’accomplir des prodiges.
J’avais la vocation, ça oui. Dès que je disposais d’un instant à moi, est-ce que je jouais aux billes, est-ce que je courais les filles, non, je ne regardais pas la télévision, je n’aidais pas mon père au jardin, alors quoi ? J’éjaculais.
Toutes mes heures de loisir, je les employais à éjaculer.
J’éjaculais, c’était irrépressible.
A seize ans, j’éjaculais sous l’influence de Rimbaud, mais c’était assez mauvais quand j’y repense.
Je dois le reconnaître, ce que j’éjaculais à cette époque ne valait rien. C’était inconsistant. Lait de poule. Crème renversée. Petite bière.
Mais déjà j’y prenais plaisir, aussi incroyable que cela puisse paraître, éjaculer était ma plus grande jouissance.
Mes vacances étaient vouées à ça. A l’âge où les autres vont danser, le soir, j’éjaculais.
Je me réveillais la nuit pour éjaculer.
J’éjaculais ce qui me passait par la tête. Ça n’allait pas très loin.
J’ai commencé à éjaculer vraiment vers vingt ans, c’est devenu plus personnel, plus dru, j’éjaculais comme on se vide, comme on se mouche.
J’éjaculais ma souffrance, mon angoisse, ma solitude.
Car je m’étais un peu coupé du monde, à force d’éjaculer dans mon coin.
C’est à cette époque que j’ai eu envie d’étaler publiquement ce que j’éjaculais.
Au début, nul n’en a voulu. Ce que vous éjaculez n’intéressera jamais personne. Cela prête à rire aujourd’hui, évidemment, c’est sans doute difficile à croire, mais on m’a bien souvent répondu de telles choses.
Vous n’éjaculez rien de bon !
Vous n’êtes pas fait pour éjaculer !
Cessez d’éjaculer, voilà un conseil que j’ai entendu plus souvent qu’à mon tour.
J’ai bien failli renoncer, en effet. J’ai voulu tenter autre chose. J’ai eu envie de vomir, ou de pondre.
Rien n’y a fait. Il fallait que j’éjacule.
Il est amusant de penser que ceux qui ont cherché à me décourager sont ceux-là mêmes qui me couvrent d’or à présent pour que j’aille éjaculer chez eux.
Car on s’arrache littéralement ce que j’éjacule.
J’éjacule dans les plus grandes maisons.
J’éjacule dans les plus grands journaux.
Au point où j’en suis, j’éjacule où je veux.
Des professeurs éminents invitent leurs étudiants à se pencher sur ce que j’éjacule.
Du coup, je dois faire face à la demande, ça devient difficile de fournir. Oui, il m’arrive de boire pour éjaculer.
Ma vie de couple s’en ressent. Ma femme trouve que je la délaisse. Toujours en train d’éjaculer, me dit-elle avec tristesse.
Veux-tu un moment arrêter d’éjaculer et me prendre dans tes bras ? me demande-t-elle parfois d’une toute petite voix.
Comme si je n’avais que ça à faire. Elle doit pourtant comprendre qu’éjaculer sera toujours ma priorité dans la vie.
Je suis né pour éjaculer, qu’y puis-je ?
Ça me tient au ventre, il faut que j’éjacule.
J’éjacule surtout la nuit, mais quelquefois aussi j’éjacule sans interruption du matin au soir.
Pas un jour sans éjaculer, c’est ma devise.
Si d’aventure je reste plus de vingt-quatre heures sans éjaculer, je suis mal, c’est affreux.
N’importe où alors, mais il faut que j’éjacule.
J’éjacule sur les nappes de restaurant, j’éjacule au dos des tickets de métro.
Il m’est arrivé aussi d’éjaculer sur mon ventre.
Tout est bon, toutes les surfaces, je peux éjaculer sur un sous bock, dans les marges d’un journal, sur un mouchoir en papier.
J’éjacule plus volontiers à la main que directement sur l’ordinateur.
Oui, je crois que je peux dire qu’éjaculer est pour moi une forme de thérapie, de catharsis en tout cas, certainement.
C’est tout le refoulé qui ressort quand j’éjacule, tout le vécu non cuvé.
Éjaculer m’a sauvé la vie, je ne crains pas de le dire.
Si je n’avais pas éjaculé, je ne serais pas là aujourd’hui.
Plus d’une fois j’ai voulu mourir, me tuer, oui, au lieu de quoi j’ai éjaculé.
Et quand vous éjaculez dans des moments pareils, c’est forcément bon, c’est fort, ça vibre de toute l’émotion trop longtemps contenue.
Ce que je viens d’éjaculer, par exemple, je l’ai éjaculé dans une sorte de transe, il n’y a pas d’autre mot, c’est venu tout seul.
C’est à peine si j’ai eu à éjaculer, ça a jailli, et c’était là.
Toute la première partie, je l’ai éjaculée d’un trait à Ibiza.
J’ai éjaculé la suite à New York.
La fin, je l’ai éjaculée chez moi, à Paris, porte close, téléphone coupé, j’ai besoin de calme pour éjaculer.
C’est une souffrance aussi, éjaculer, il faut le reconnaître et le dire à tous ceux qui ont cette tentation, ça n’est pas toujours aussi simple, il faut payer de sa personne. Parfois je dois me forcer pour éjaculer.
Alors je vais éjaculer dans un café, dans une bibliothèque, il y a du monde, c’est moins pénible que d’éjaculer dans la solitude du cabinet.
Je ne renie rien de ce que j’ai éjaculé.
On a pu dire que ce que j’éjacule atteint à l’universel. C’est bien vu.
Beaucoup de gens se reconnaissent dans ce que j’éjacule, c’est comme un miroir pour eux, je reçois un courrier énorme qui en atteste.
Je suis de plus en plus souvent invité dans les écoles à parler de ce que j’éjacule.
Pourquoi éjaculez-vous ? C’est la question qui revient le plus fréquemment dans la bouche des enfants.
Alors je réponds que je ne peux pas faire autrement. C’est pour moi un besoin presque physique, organique, éjaculer.
Moi, je suis surpris plutôt que l’on puisse vivre sans éjaculer.
D’un autre côté, trop de gens éjaculent aujourd’hui, à mon avis. Dès que quelqu’un a acquis une petite notoriété pour quelque raison que ce soit, ça ne manque jamais, on lui demande d’éjaculer, c’est une pratique qui se répand, je le déplore, allez faire le tri ensuite dans cette profusion. On s’y englue, c’est inévitable.
Je mets mon âme et ma tripe dans ce que j’éjacule, réconciliées, quasiment indifférenciables, même chose.
Je n’éjacule que la vérité.
Je méprise ceux qui font tant de manières et de complications pour éjaculer.
Désolé, moi je n’appelle pas ça éjaculer.
J’éjacule comme je respire.
J’éjacule comme je parle.
J’éjacule sans me soucier de la beauté ni de l’originalité de la chose.
J’éjacule parce que j’existe, pour qu’on le sache.
Toute ma vie est dans ce que j’éjacule.
Je ne vis rien que je n’éjacule aussi sec.
La principale difficulté consiste à oublier la manière d’éjaculer qui nous a été enseignée pour retrouver l’innocence joyeuse du premier jet.
Écoutez la musique de ma phrase : flop.
Éric Chevillard
L'Imbécile de Paris
numéro 1
avril 2003