Dans le mur
L’opinion que j’ai aujourd’hui de Sartre et de son œuvre ne présente guère d’intérêt, hésitante, contrastée, tout adoucie d’humaine compréhension, de mansuétude, de nostalgie, d’égards et de scrupules, de précautions… je bâille rien que d’y penser. Mais, à vingt ans, je suis moins délicat et il me semble que Sartre, ayant lucidement constaté et nommé dans ses premiers écrits l’absurdité ou le non-sens et la contingence de toute chose, de toute vie, s’est bientôt cabré devant ce gouffre noir puis engagé dans l’action politique, le théâtre didactique et le roman à thèse pour s’étourdir et s’aveugler, renonçant du même coup à concevoir dans son champ d’intervention initial, la littérature, des méthodes de survie, des exorcismes. Je lui oppose Beckett qui affronte sans faillir le désespoir d’être pour ne plus être, emplissant le vide de son rire durant quelques instants prodigieux, offrant à son lecteur en même temps que la vision des ruines l’asile de ses phrases parfaites, accomplissant quand il le faut les actes de résistance les plus hardis mais sans s’éloigner jamais beaucoup de sa table d’écriture où se joue pour lui l’essentiel. N’est-elle pas là, au vrai, la dignité tant revendiquée par Sartre, dans cette obstination à n’être qu’écrivain, plutôt que dans la défense de justes causes variant au gré des passions politiques ?
De toutes les erreurs de Sartre, il m’apparaît donc que la plus grave est d’avoir manqué de confiance en la littérature, assignée par lui à de tristes corvées d’utilité publique et de prosélytisme, paperasserie d’une révolution aussi tracassière que l’administration en vigueur. Sartre se dépense de la sorte et développe cette suractivité militante pour ne plus endurer la nausée endurée jadis et que la philosophie aussi lui permet de contenir en la problématisant froidement. Et tandis que Beckett se mesure à son angoisse, y puisant une énergie combattive, opérant ce ressaisissement de soi dans la langue dont nous profitons à notre tour en le lisant, l’écriture de Sartre se délite inexorablement au long de ces interminables chemins de la liberté qu’il court à perdre haleine, volume après volume, fuyant l’épouvante de la révélation originelle devant le gouffre noir, fuite vaine cependant, impossible : le fuyard emporte le frisson dans son dos. Puis il se casse le nez, car les chemins qui ne mènent nulle part vont en réalité droit dans le mur des impasses littéraires.
Éric Chevillard
Publié sous le titre
Il a manqué de confiance dans la littérature
Libération
Supplément L'empreinte Sartre
au numéro du vendredi 11 mars 2005