En quoi pensez-vous que Georges Perros
est une sorte de moraliste modeste ?
Récemment, dans les Cahiers de Cioran, je suis tombé sur cette
note de 1966 :
Je viens de parcourir dans la N.R.F d’août les « pensées »
d’un certain G.P. Furieux, je jette la revue. C’est prétentieux. Parler de soi,
quand on n’est rien, commencer son texte en parlant de son âge, ensuite commenter
Barthes, trouver que sa position est « tragique », etc. Est-il possible
qu’on publie des choses pareilles ? On pourrait s’étonner de prime
abord de ce rejet sans appel de Cioran dont lesdits Cahiers ont pourtant des
airs de Papiers collés et qui partage avec Perros, outre un fond de lucidité
tragique, la pratique de la note comme forme achevée, celle-ci s’accompagnant
parfois chez l’un comme chez l’autre d’une nostalgie avouée du Livre où s’articulerait
leur pensée organisée enfin, déroulée, fluide, le contraire donc de leur mode
d’écriture spontané, tout en à-coups, observations, éclairs, ces fragments qui
seraient comme les pièces détachées de l’œuvre impossible. Ils s’accusent de
paresse, d’impuissance, aux heures d’amertume, mais souvent aussi ils justifient
cette manière d’aller, plus propre à enregistrer les vacillements de l’être,
ses allergies, ses illuminations, quand toute prose suivie immanquablement se
délite dans l’anecdote ou la complaisance et tire à la ligne. On se ramasse
dans la note, c’est animal, qu’il s’agisse d’un repli peureux ou d’une prise
d’élan pour le bond carnassier. Et cependant, tout oppose en effet Cioran et
Perros. Il y a chez le premier une grandiloquence, une emphase paradoxale, beaucoup
de pose, en somme. Rien de cela chez Perros, dont les fulgurances de poésie
s’inscrivent en gris pâle sur le ciel breton, gris de plomb, et se mêlent au
ressac sans jamais pousser la note dans les aigus (c’est alors une mouette qui
survole sa mansarde de Douarnenez), toujours dans le ton. Il bourgeonne en bougonnant
comme l’ajonc dont la fleur éclot dans l’épine revêche. L’ironie affleure, un
désenchantement quotidien que relèvent tout du long des exercices d’admiration
plus sincères que ceux de Cioran. Nulle danse de séduction chez lui – en
cela nulle littérature ; il ne la laisse pas prendre, ni se prendre aux
mots ; lui-même d’ailleurs ne se prend pas vraiment pour un écrivain, ce
serait encore faire l’acteur, à quoi il a très tôt renoncé. Écrivain sans paradoxe,
sans affectation. Rarement un style aura été si justement l’homme même.
Éric Chevillard
Le
Matricule des anges
numéro
125
juillet-août 2011