Greguerías
de Ramón Gómez de la Serna

En français, on traduit littéralement greguerías par « criailleries  », ce qui paraît fort malencontreux en l’occurrence puisque les formules de Ramón Gómez de la Serna qui composent ce recueil se caractérisent au contraire par leur concision, leur netteté et leur évidence poétique. Elles sont frappées comme des proverbes qui recèleraient une petite incongruité suffisante pour faire plutôt vaciller le sens commun. Ce sont le plus souvent des métaphores ou des figures analogiques (« La pieuvre est une main qui cherche un trésor au fond des mers »). Je sais que les vigoureux partisans du réalisme en littérature tiennent la métaphore pour une petite délicatesse prétentieuse, une prouesse rhétorique assez vaine, et pourtant le monde s’y trouve réordonné, tous les rapports établis remis en cause. Les règles du jeu changent subrepticement, il nous est révélé que les êtres et les choses appartiennent au même réseau sensible et que l’éléphant et l’harmonica ont beaucoup plus de relations que nous le supposions en voyant l’un dans sa savane et l’autre dans son étui.

Ramón Gómez de la Serna, né à Madrid en 1888, n’a cessé d’écrire des greguerías de l’âge de vingt-deux ans jusqu’à sa mort, en 1963. Il explique avoir conçu les premières presque par hasard en prenant « tous les ingrédients de son laboratoire, flacon après flacon et en les mélangeant », alchimie verbale dont elles résultent en se résolvant comme autant de précipités poétiques ou humoristiques (« Il était un si piètre guitariste que sa guitare l’a quitté pour un autre » ou « La pluie ne noie pas les puces »). Je doute qu’il existe quoi que ce soit qui puisse être considéré a priori comme étranger au champ littéraire puisque la littérature ne recule devant rien. Point de matériaux dignes ou indignes pour elle ; en revanche, elle ne se contente pas de les prélever pour les décrire, elle les retravaille férocement. La littérature est d’abord une intervention, une charge, une violence infligée par la langue au monde qu’on lui demande en temps normal de nommer sagement et de conforter sur son socle. Les greguerías prennent souvent la forme de définitions abusives, par exemple : «Les crocodiles sont des malles de l’époque des pharaons » ou « Une automobile peinte en blanc n’est pas une automobile mais une salle de bain ». J’aime cela, cette prise de pouvoir sur les choses, ce refus d’allégeance à la règle, à l’apparence, au lieu commun, ce non-consentement, cette façon de décréter autoritairement que le monde est bien tel que je le vois à travers le prisme réformant de mon écriture. On pourrait ainsi rapprocher Ramón Gómez de la Serna du Malcom de Chazal de Sens plastique et Sens magique. Il y a chez l’un et l’autre ce même ton péremptoire, voire outrecuidant, comme dit Paulhan à propos du poète mauricien, une hypersensibilité aux signes qu’envoient les choses mêmes, et encore une manière très voisine de renommer le monde et, ce faisant, de nous changer les idées pour de bon.

J’ai lu Greguerías pour la première fois en 1992. Alors je ne connaissais pas Ramón Gómez de la Serna et il est vrai que j’ai été un peu troublé par cette lecture. Je ne voudrais pas paraître immodeste en prétendant avoir découvert en lui un frère, ni donner le sentiment que j’ai choisi de parler de lui pour parler plutôt de moi, mais enfin, en ce qui concerne très spécifiquement ce goût de la formule, en tout cas, le plaisir du bestiaire aussi, je me retrouve en lui. Depuis, j’ai lu quelques autres de ses livres, des romans comme Le torero Caracho, qui m’ont surtout intéressés pour les greguerías que l’on y lit également, non détachées, celles-ci, mais enfouies dans une narration. On dirait d’ailleurs plutôt, en ce cas, que se produit soudain dans le texte la réaction poétique vers quoi il tendait et qui est sa principale raison d’être, telle la formule mathématique évidente inscrite sur le tableau noir, dans le nuage de craie des calculs touffus et compliqués dont elle procède. D’un seul coup, tout s’élucide et s’énonce en quelques mots fulgurants ; ce qui arrive alors, c’est l’exact contraire de la catastrophe ordinaire, du désastre et du ratage à quoi aboutissent de toute éternité et comme fatalement, semble-t-il, les efforts de l’homme.

Un peu schématiquement sans doute, mettons que c’est pour la clarté de ma démonstration, je distinguerai une littérature qui développe ou qui délaye et une autre qui concentre, qui condense. On associe volontiers la santé ou la vitalité à la première qui produit des œuvres longues, puissantes, ambitieuses  ; l’autre sera vite jugée décadente ou précieuse. Pour ma part, j’ai de la défiance envers la quantité, l’épaisseur asphyxie. Cette générosité est trop souvent désinvolture, complaisance et pagaille. Sous prétexte d’en rendre compte, sont introduits dans le livre des pans entiers de réalité que le lecteur verrait aussi bien de sa fenêtre. Une certaine littérature nord-américaine très en vogue actuellement me semble souffrir de ces défauts-là. « Attention au bourgeonnement, dit Michaux, écrire plutôt pour court-circuiter  ». La santé, le souffle, ce sont des qualités de sportif, de bienheureux, de crétin radieux, tellement en forme qu’il ne sent rien quand il se brûle et que tout brûle avec lui.

Aussi étonnant que cela paraisse, la fantaisie, la folie, une forme de baroque s’épanouissent mieux dans les miniatures. La vie même n’est pas la somme de nos faits et gestes (ces os brandis), de nos grands emportements spectaculaires, elle est d’abord constituée d’atomes, de cellules, de molécules. Une phrase ramassée comme celle de Ramón Gómez de la Serna se déploie dans les têtes pensives, invite au songe et à la méditation mieux que les mille pages où tout est dit, confisqué, verrouillé comme le monde même, sans issue.

Je voudrais aussi que l’on cesse de confondre le raffinement de la forme et le maniérisme qui, lui, en effet, est toujours ridicule. Mais certains s’imaginent encore qu’un bloc de pages mal dégrossi arraché au réel par une brute vaudra toujours mieux que la minutieuse intervention du lettré, comme si ce dernier ne connaissait jamais du monde que les boiseries de son cabinet. Comme s’il existait encore des cabinets en boiseries ! Comme si la subtilité était un vice de l’intelligence ! J’aime citer cette remarque de Gombrowicz qui à mon avis règle la question : « Tout ce qui est pur en fait de style est élaboré ». Sachant que cette sophistication qui est un autre nom du style peut être dans le tour d’esprit de l’écrivain et sa phrase par conséquent sortir toute faite de sa fabrique prodigieuse, immédiatement juste.

Éric Chevillard

Transfuge
hors-série numéro 1
"150 romans étrangers incontournables"
juin-juillet 2006

Retour à la liste