La marquise toujours recommencée

Ce jour-là, d’automne pluvieux, quand la cloche sonna les cinq coups du signal, la marquise ne sortit pas. Quels soins de toilette la retenaient chez elle ? Quel caprice de femme ? On eut la patience d’attendre devant sa porte. Mais, à six heures, la marquise n’était toujours pas sortie. Du coup, on voulut entrer. Peut-être la vieille gisait-elle morte sur sa descente de lit, une lionne tuée aux colonies par son défunt mari (trois cadavres allongés dans une phrase plutôt courte, appréciez au passage le métier de l’auteur). La porte était verrouillée de l’intérieur. On fit venir un serrurier, mais elle résista, comme si quelqu’un avait poussé derrière elle de lourds meubles de famille. La marquise recevait-elle un homme en secret ? On lui avait connu bien des aventures, elle n’était pas femme à faire mystère de ces choses-là. Tous les volets de sa demeure étaient clos, cependant des rais de lumière trahissaient sa présence. On insista. On carillonna sans trêve.

Soudain des petits pas pointus se firent entendre à l’intérieur. C’était elle à n’en pas douter. On allait pouvoir y aller. On rattraperait vite le retard.

– Je ne sors plus ! cria une voix aigrelette à travers la porte.  Qu’allons-nous devenir sans elle ?

A cinq heures, désormais, dit la marquise, je m’allonge sur mon lit, les bras le long du corps, je ferme les yeux, je ne bouge plus. Débrouillez-vous avec ça.

J’en ai assez d’être suivie partout, dit la marquise. Et j’ai beau me déguiser en jeune mère désemparée, à mon âge, en dépressive suicidaire aux yeux rouges, en amoureuse idiote, en voyageuse tout-terrain, en fausse putain, en chef d’entreprise mâle miné par son bilan, en champion automobile sur trois roues, en résistant de la dernière heure, en escroc lamentable, en généticien fou, en enquêteur finaud, ils me démasquent aussitôt, moi, la grêle petite vieille marquise qui tient à peine debout, ils me reconnaissent tout de suite sous les traits d’un tueur en série baraqué comme une armoire, ils ouvrent celle-ci et me trouvent dedans, coupée en morceaux, je prends mes jambes à mon cou, je fais des zigzags de rivière, je me cache dans les cinémas d’art et d’essai, je sors par les issues de secours des musées, je saute des trains en marche, je publie dans les grands journaux l’annonce de mon décès, ils ne me lâchent pas, ils me pistent, je sens leur détestable haleine de chacals sur ma nuque.


(elle ajoute d’une toute petite voix)
Je me suis fait poser une perle sur le clitoris.

(elle crie)
Ils m’ont reconnue !

 Le roman sortit à cinq heures. A six heures, on réimprimait. Merci qui ? Merci marquise !

Sur l’agenda de la marquise, à la date du 1er septembre 2703, cinq heures, une main qui maîtrise les pleins et les déliés a déjà écrit pour elle Sortir, à l’encre violette.

Je ne sors plus, dit la marquise, d’ailleurs mes jambes refusent de me porter davantage, je n’ai plus 200 ans. Nous nous cotisons, nous sommes prêts à lui offrir un fauteuil roulant à moteur, facile à conduire, à diriger, ce qu’on fait de mieux. Nous lui présentons des modèles chromés, profilés comme des bobsleighs. Nous lui proposons de nous relayer pour la promener et pousser son fauteuil, elle n’aurait qu’à nous dire où aller.

– Loin, très loin, mais sans moi, dégagez, morpions !  Qu’allons-nous devenir sans elle ?

– Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour !
– N’insiste pas, minable, tu perds ton temps. Je ne sors plus.

La marquise sortit sur son seuil, fit cinq fois " coucou ! " en secouant la tête, puis rentra à reculons et claqua la porte de son petit chalet.

La marquise sortit à cinq heures, les pieds devant. Il y eut un moment d’affolement. Mais, derrière son cercueil, venait sous un voile noir son arrière-petite-fille, la très jeune marquise de ***. Nous prîmes place aussitôt dans le cortège. Elle a l’air plutôt délurée, la gamine. On ne va pas s’embêter.

A cinq heures, ce 16 juin 1904, quand elle sortit, la marquise eut la surprise de ne trouver personne devant sa porte. Elle put profiter en paix de cette belle fin d’après-midi sous les arbres de la promenade. Ils étaient tous à Dublin. Hélas, cela ne dura pas. Le lendemain, ils revenaient, rompus par le voyage, et plus empressés que jamais.

Qu’est-ce que toutes ces caisses devant chez vous, marquise ? Ce sont mes livres. Prenez-les, si ça vous amuse. Je n’en peux plus de lire toujours mon histoire, cela m’ennuie à un point ! Ma vie est déjà bien assez terne et monotone, si vous saviez, ce mari qui me trompe et que je dois tromper, ma tendresse pour le trop jeune fils de la comtesse, ces rencontres et ces ruptures incessantes, ces voyages à l’imparfait de l’indicatif, ces bagages à faire et à défaire – pour aller où ? J’entends sans trêve la scie des cigales de mon interminable enfance provençale.

La marquise prit le maquis à cinq heures.

J’ai tenté plusieurs fois de sortir de chez moi à une heure indue en marchant sur les mains, nue, avec une tête de tigre tatouée sur le rein droit, et je hurlais à pleine voix des appels à la révolution, dit la marquise. Ils n’ont rien remarqué d’anormal ! Tranquillement, comme chaque jour, ils ont pris mon pas.

(elle ajoute en pleurant)
J’avais mis mes tripes autour de mon cou, au lieu de mon boa.

(elle crie)
 Ils m’ont baisé la main !

La marquise sortit à cinq heures des propos incohérents, affirmant que le paon se marie à l’église et que les poupées russes à leur toilette usent un savon.  Ça devient grave.

A cinq heures tapantes, la marquise sortit de chez elle. Ils la suivirent, comme d’habitude, machinalement, de plus en plus nombreux, ils marchaient derrière elle sans éprouver la fatigue. Elle semblait savoir où elle allait, elle traversa la ville, traversa la campagne, le désert, les montagnes. La nuit était tombée. Enfin, elle parvint au bord d’une falaise surplombant la mer tumultueuse. Et sans hésiter, elle sauta. Tous suivirent, comme un seul homme, les uns se noyèrent, d’autres périrent par hydrocution, d’autres s’écrasèrent sur les récifs, les derniers furent dévorés par les requins.  Oui, il y a aussi le conte, dit la marquise. Ça me change un peu des romans. C’est distrayant, de temps en temps, un petit conte.

La marquise sortit à cinq heures un minuscule pistolet de son sac et coucha raide le romancier qui la collait au train. Puis elle fit une première encoche à la crosse de nacre.

– Adieu, je pars pour un voyage au bout de la nuit…, dit la marquise.
– Excellente nouvelle ! Nous en serons ! Départ à cinq heures ? – autour de ma chambre.

Sortez les mains en l’air, marquise ! La maison est cernée ! Sortez ou nous donnons l’assaut ! Vous n’avez plus aucune chance ! Nous allons donner le porte-voix à votre fille, elle veut vous parler, écoutez-la ! Sortez, voyons ! Il ne vous sera fait aucun mal ! Nous sommes prêts à accepter vos conditions ! Voulez-vous une puissante voiture ? Voulez-vous un hélicoptère ?  Qu’allons-nous devenir sans elle ?

– Que faites-vous dorénavant, marquise, enfermée chez vous toute la journée ? Dites-nous la vérité.

(elle prend un petit air mystérieux)
– Allons, marquise, vous faites quoi, toute seule chez vous ?

(en minaudant un peu)
– J’écris.

Éric Chevillard

Le nouveau Recueil
« Au-delà du roman »
Éditions Champ Vallon
numéro 64
septembre-novembre 2002

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