Le célibataire mis à nu (par lui-même)
Ce texte a paru initialement dans la revue R de Réel en mai 2003
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Dans l'espoir de cerner un peu mieux la personnalité douteuse d'Albert Moindre, célibataire, et de percer à jour l'énigme fastidieuse qu'il représente pour la psychiatrie décontenancée, nous lui avons demandé assez brutalement, il est vrai, de bien vouloir se soumettre au test de Rorschach. A notre grande surprise, il ne s'est pas dérobé. Cinq planches ont été extraites au hasard et placées devant les yeux du malade. On lira ci-dessous ses commentaires éclairants.

Il s'agit là indubitablement de la femelle du Lycaeides sublivens Nab, appelée encore Nabokov's Blue, comme en atteste sa face antérieure d'un brun assez particulier, peu intense et régulier, avec ce reflet olive. Voyez maintenant sur vos gros doigts les écailles bleu cendré du revers. Celles-ci la désignent aussi sûrement qu'un cartouche, de même que les crétules triangulaires bleu-gris sur l'aile inférieure auxquels répondent un ton en dessous les décolorations grisâtres et bleuâtres que nous observions sur les cellules radiales de l'aile antérieure avant que vos gros doigts ne fassent tout ce dégât. Les aurorae sont réduites, courtes et grisâtres, elles aussi, le long de l'aile postérieure et à peine visibles le long de l'aile antérieure. J'attire votre attention sur les crétules lunulés extérieurs d'un bleu-gris pâle bien distincts sur les deux ailes et qui caractérisent également le Nabokov's Blue femelle dont on peut préférer, chez la nymphe, les coudes pointus et les omoplates duveteuses, c'est mon cas. La précision du dessin est très remarquable. Il paraît incontestable que ce Nabokov's Blue a été copié avec et sans scrupules sur le premier spécimen connu, capturé au cours de l'été 1951 à Telluride, comté de San Miguel, Colorado, dans une prairie pentue couverte de lupins en fleur (Lupinus parviflorus Nuttal) et de gentianes vertes.

Ceci est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. L'image est arrêtée à l'instant où cette goutte funeste rencontre la surface étale du liquide contenu dans le récipient empli à ras bord. Elle frappe le centre même de ce lac tranquille dans lequel matutinalement se mirait mademoiselle Rose, la jolie fleuriste du Jardin d'Eden - l'impact fait jaillir une gerbe d'éclaboussures qui retombe en pluie acide sur le petit monde alentour. Je ne doute pas que cette goutte d'eau soit en réalité la première larme de Rose constatant sur son visage les ravages du temps et regrettant alors bien amèrement d'avoir par ses refus et ses railleries implacables lassé mon assiduité amoureuse, il y a quarante ans de cela.

C'est ce missile qui fend le cœur endurci du célibataire. Je ne suis pas de ceux qui pleurent la perte d'une épouse adorée. La mort de la compagne tendrement chérie ne m'afflige point. Je suis bien suffisamment en peine avec moi-même et mon douloureux célibat. Mon pucelage est un lapin naissant, aveugle et rose, qui palpite dans la main du vieillard paralysée par l'arthrose.

C'est le corps plat du monde sous ma botte. Non, c'est le monde qui sombre dans l'océan de mes pollutions nocturnes. Non, c'est la peau de chagrin du monde rétrécie dans mes tanneries. Non, c'est le monde à son avantage, raie au milieu, dans le miroir double de ma coiffeuse. Non, c'est le monde en camisole dans ma chambre sans issue. Non, c'est le monde couché sous mon lit. Oh non ! C'est mon ombre obscurcissant le monde tandis que je me maintiens en vol stationnaire au-dessus de tout ça, dans le cercle du soleil.

Ma perruque elle-même présente un début de calvitie. Quand je caresse innocemment la tête des petites filles et que je passe mes doigts parcheminés dans leurs cheveux parce qu'ils sont doux et fins, elles prennent la fuite en hurlant. Je suis trop vieux, trop fatigué pour faire illusion désormais. L'espérance s'en est allée, battant les murs de son aile timide et se cognant la tête à des plafonds pourris. J'ai voulu me pendre : je me suis retrouvé accroché à la poutre par les pieds. Ayez pitié de moi. Versez-moi une coupe de sang frais, de jeune sang, et je ressusciterai d'entre les morts - pour cela au moins il n'est jamais trop tard. Mais si vous m'abandonnez, si vous me laissez avec ma soif atroce, alors j'irai me servir moi-même. J'ai repéré la source.
Au vu de ces commentaires, nous avons signé un ordre d'internement en urgence mais Albert Moindre demeure introuvable, et la nuit tombe.
Éric Chevillard — Illustrations de Killoffer
Empreintes
Ouvrage collectif dirigé par Yannick Beaubatie
Mille Sources
2004
ISBN 290974423X