Le non-candidat

Il est une chose qui me stupéfie, qui me sidère et me laisse pantois, plus d’une chose certainement, mais celle-ci en outre me navre et m’afflige, et, parmi toutes celles qui me désolent ainsi, elle me consterne de surcroît et qui plus est m’horripile, je veux parler de la facilité ou de la complaisance avec laquelle l’écrivain, sitôt publié son volume, accepte de redevenir ce bègue, cet irrésolu, cette larve enfin qu’il était avant de l’écrire, lorsqu’il n’avait encore que le pressentiment de son livre, une idée vague, quelques mots mal assortis. De cette confusion plus pénible qu’un cauchemar, il s’efforça d’émerger en donnant forme à ces figures floues, en les dessinant vigoureusement. Son livre est d’abord une victoire remportée de haute lutte sur l’approximation. On suppose l’écrivain tout à cette joie secrète.

Or voici qu’il se remet à ânonner dès que la carotte d’un micro se tend. Voici qu’à nouveau il cherche ses mots comme s’il ne les avait jamais trouvés. Il tombe de son haut, sèchement, sur le menton. Il dégrade et vandalise la fragile construction qu’il avait su mettre d’aplomb. Sa parole s’embarrasse de périphrases et d’hésitations. Triste palinodie ! Voici le Verbe redevenu viande creuse. L’écrivain parle : il pense que ses personnages sont plutôt ceci que cela, mais il n’en a pas l’air bien sûr. Il dit que son livre est une fable, ou un conte, il ne sait plus. Il a essayé de montrer que. Ou que. Quoique. Croirait-on à l’entendre que ce chantier est derrière lui ?

Comme il tâtonne pourtant ! Et dans quel brouillard ! Son livre achevé, on dirait qu’il en caresse timidement le projet. Puis il s’échauffe, il s’emballe, mais sa faconde encore ne charrie que des écorces vides. Comment accorder foi à ses vantardises ? Mon enfant est propre et bien élevé, prétend-il en nous flanquant dans les bras un épouvantable chiard.

Combien le silence de Julien Gracq est reposant dans ce pays de bonimenteurs, quelle douce invitation à le lire ! Il s’en explique à la faveur de rares entretiens, courtoisement mais sans se départir jamais cependant de certaines façons revêches qui paraissent en effet seules convenables quand frappent à votre porte l’Inquisition et la Perquisition : « Il n’y a pas de raisons qu’un auteur ait à ajouter à ce qu’il publie, et qui devrait être autosuffisant. La bonne règle (...) serait plutôt que l’auteur – en tant qu’auteur – se résorbe dans ce qu’il a fait. (...) Aujourd’hui, l’activité – non écrite – de l’écrivain dans le domaine des « relations publiques » représente une part grandissante de sa présence aux yeux du public. (...) La littérature n’est plus qu’un passeport qu’on ne s’occupe plus guère de vérifier, et qui permet de voyager très loin, et très bruyamment, hors de sa contrée d’origine. »

Julien Gracq n’a jamais joué le jeu du cirque littéraire ni brigué les prétendus honneurs de la profession. C’est ainsi, il faut de l’espace à cet amateur de boomerang. Je l’imagine sur les quais de Seine, regardant tournoyer le sien autour de la coupole de l’Institut tandis qu’au-dessous de celle-ci les académiciens meurent un à un dans l’espoir de lui léguer un fauteuil dont il ne veut pas puisque, s’agissant de cette vénérable assemblée, « (...) il n’y a aucune raison d’être contre – il suffit d’être, bien entendu, dehors. On peut s’amuser de la parade de la relève à Buckingham Palace sans vouloir pour autant s’engager dans les Horse Guards » (Lettrines). Puis la fine hélice du boomerang le ramène à sa contrée d’origine, sur les bords de Loire.

Mais on se rappelle surtout – et c’est à chaque fois la même extase, comme aux souvenirs de fêtes et d’amour – l’affaire du Goncourt de 1951. Avant même que le prix ne soit attribué au Rivage des Syrtes, conscient de la menace, Gracq se retire loyalement de la compétition : « Non seulement je ne suis pas, et je n’ai jamais été, candidat, mais, puisqu’il paraît que l’on n’est pas candidat au Prix Goncourt, disons que je suis, et aussi résolument que possible, non candidat. » Malgré quoi le prix lui échoit, il le refuse, dénonçant l’abus de pouvoir (sic) d’un jury dont il dit s’être « dispensé de lire presque tous les lauréats, depuis dix ans, sans [s’] en croire très appauvri. Il y a un public du Goncourt, qui achète – oui, certes – apprendrai-je au jury qu’il y a aussi un petit public – il compte pour moi et pour d’autres – qui s’abstient régulièrement, après mûre expérience, de lire le « livre de l’année » désigné par ses soins ? »

C’est nectar et ambroisie. Quel beau soleil d’automne ! Quelle allégresse dans l’air et dans les cœurs ! Qui répétera ces mots un jour ? Sont-ils donc devenus inconcevables ou insensés ? Nous aimons les livres de Gracq comme nous aimons les tableaux de Cézanne. Quant à moi, j’apprécie aussi, une fois l’œuvre accomplie, que ni l’un ni l’autre n’ait jugé nécessaire de venir essuyer ses pinceaux sur ma figure.

Éric Chevillard

La Magazine Littéraire
numéro 462
juin 2007

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