Le reste est littérature

– Il ne reste plus de pain.
– Ça tombe bien, il ne restait plus de beurre.
– Le scénario idéal, en somme.
– La Providence veillait.

Ne soyons pas toujours dans le regret, dans l’amertume et dans la plainte, ces faces de carême toujours, ces masques grincheux, ces insupportables geignards, comme s’il ne restait rien de l’immense espoir qui s’est levé sur le monde avec le premier soleil il y aura bientôt cinq milliards d’années, comme s’il ne restait rien des beaux rêves de la créature qui conçut l’outil, la peinture, le oui et le non, la roue, l’écriture, les mathématiques, comme s’il ne restait rien de sa force innocente et confiante, comme s’il ne restait rien de sa beauté sans apprêt, comme s’il ne restait rien de sa résistance sereine, comme s’il ne restait rien de son rire fracassant, comme s’il ne restait rien de sa liberté farouche, comme s’il ne restait rien de nos amours ni rien de notre jeunesse. Cela est faux. Puissante, impérieuse, reste l’envie d’en finir.

tes vieux os
de beaux restes
m’a dit Rex
le molosse

(et je me suis senti rougir)

Nous vivons sur les reliefs de la Terre, comme des rats. Mais la Terre entière, la pleine Terre, la Terre ronde et lisse, douce au pied, tendre sous la dent, quels en furent les habitants ? quoi devenus ? où partis ?

Vous êtes assis ? C’est tout bonnement incroyable, en effet, on vient de découvrir au Kenya, parmi les restes d’un hominidé vieux de six millions d’années, un fémur attestant qu’il se tenait debout, lui, messieurs !

Bonne surprise chez le notaire. Ainsi le vieux avait du bien. On le croyait réduit à la mendicité. On ne le voyait plus. Il vivait dans une telle crasse. Or il lègue à l’aîné une cerisaie et au cadet une oliveraie. Ce sont les termes du testament. Et où se trouvent nos propriétés ? demandent les fils. Voici, messieurs, dit le notaire, tout est dans ces sacs. Votre père gardait pour vous tous ses noyaux. (Tête des fils)

Je laisse un souvenir partout où je séjourne. Quelque chose de moi demeure dans tous les lieux que j’ai visités. Et même le chemin de pierre que je foule garde une trace de mon passage. Bref, je perds mes cheveux.

Donnez mes restes à ceux qui ne sont pas.

Bonhomme de neige
soleil de plomb
soupe de carotte

Toute lecture bien assimilée, apportant force et santé à l’esprit, implique aussi la formation d’un résidu immonde que l’on aura soin d’évacuer comme il convient.
Thomas Pilaster (in Carnet 1991)

Éric Chevillard

chaoïd
numéro 5
printemps-été 2002

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