Mots confits, mots contus
L’écrivain a droit à tous les mots. Partons de ce généreux principe. Puis regardons le malheureux se noyer dans un océan d’encre, concevant et achevant en une fraction de seconde son autobiographie incohérente et banale comme un rêve d’ivrogne. A-t-on vraiment envie de lui porter secours ? L’écrivain a droit à tous les mots mais je lui conseille de renoncer à la plupart, quitte à en inventer quelques autres pour son usage personnel. Je lui conseille de cultiver son champ lexical avec rigueur et opiniâtrement, et de faire pour une fois de l’intolérance une vertu.
Voici venu le moment poignant du témoignage vécu. Je me suis livré il y a peu à un petit exercice oulipien assez vain consistant à écrire un texte composé presque uniquement de mots entrés dans le dictionnaire Robert durant les années quatre-vingt, aérobic, caninette, confortique et pizzaïolo, petit exercice mais rude épreuve. Car j’ai vu aussitôt s’effilocher et se défaire ce qu’immodestement j’appellerai mon style. Aquagym, procréatique, fitness et liposuccion, chaussé de ces gros sabots, je n’ai pas tenu très longtemps sur mon fil. Je suppose pourtant que tel pourrait être le registre d’un autre écrivain que moi, et ce registre exclusivement, un écrivain qui perdrait son âme en écrivant crépuscule ou gastéropode. La pensée se révèle peut-être davantage dans le traitement réservé à la syntaxe que dans ce qui est dit mot pour mot en vue de mettre le monde dans sa poche, il n’empêche qu’elle peut se fourvoyer jusqu’à la palinodie ou au délire dans le vocabulaire.
Je n’oublie pas que les maelströms emportent tout : Céline sans doute aurait pu placer bancassurance, dreadlocks, logithèque, stock-option et biodesign dans sa phrase emballée. Mais Céline est à ce titre encore un cas à part : tel qui fait feu de tout bois a aussi tous les os qui flambent et j’en connais d’autres qui écrivent plutôt pour tenter de maîtriser la situation. Michaux dans le vertige de ses expériences mescaliennes ou Hölderlin halluciné n’auraient pourtant pas laissé venir cocooning, ludoéducatif ou tiers-mondisation.
Madame Verdurin est-elle une radasse ? Ce n’est pas Proust qui le dira.
Or voici tout à coup que Pierre Michon lève une main théologale agile et légère dont la plupart des écrivains contemporains, y compris les meilleurs, ne pourraient pourtant remuer le petit doigt sans de ridicules grimaces. Tel mot sera précieux chez l’un qui sera le moindre pour l’autre.
Il y a cacophonie dès qu’il y a confusion ou brouillage des lexiques, sauf à des fins de satire ou quand la dissonance est recherchée en vue d’un effet précis. Tout ce qui est pur en fait de style est élaboré, dit Gombrowicz qui savait quel scandale produit un mot entré en fraude dans le champ lexical fièrement circonscrit par l’écrivain jaloux (le territoire fait le fauve) : cucul, écrit-il, et le mot provoque littéralement dans le texte l’effet dévastateur et infantilisant défini par le concept. Gombrowicz inflige à son style l’humiliation qu’il décrit. C’est imparable, comme un smash.
Pour les pasticheurs, il suffit de restreindre le lexique consciencieusement répertorié du modèle aux mots les plus fréquemment revenus sous sa plume pour reproduire sa manière en la caricaturant, bien sûr, car la nymphette qui dénonce les agissements stylistiques de Nabokov n’est pas dépourvue de mauvaise foi (on peut même considérer que cela ajoute au charme ravageur de l’innocente petite garce aux coudes et aux genoux pointus).
Il y aura toujours pour l’écrivain la tentation, sinon le réflexe, d’écrire dans la langue classique inusable de ses premières lectures, tissu souple et serré qui habille l’académicien, enrubanne cette momie mais résiste aussi au rinçage et à l’essorage des conceptions radicales : défense et illustration, par Jean Genet.
Il y a pour l’écrivain la tentation contraire, sinon le réflexe, de faire siens tous les mots de l’époque : ceux qui sortent des laboratoires technocratiques ou des centres de recherche scientifique, aux étymologies douteuses, brinquebalant poussivement leur grand train de syllabes chargé de réalités données pour neuves ; ou ceux, moins diplômés, qui naissent dans la rue, dans les cours d’école, et qui ont souvent l’étrange propriété d’absorber et de dissoudre vingt ou trente mots précédemment utilisés pour nommer la chose de manière donc à la fois plus nuancée et plus précise, selon la hauteur du soleil dans le ciel et la lumière qui à ce moment-là tombait sur elle — mais que deviennent dans la nuit noire les cent vocables blancs comme neige de l’Inuit ? L’écrivain qui refuse de tenir ce langage du moment s’interdit du même coup le réalisme brut du reportage ou du documentaire, ce dont la littérature n’aura guère à pâtir puisqu’elle a pour ambition d’ordonner le monde et non de se soumettre à lui, surtout quand il a pour représentants-placiers un technocrate et un adolescent.
Mais l’écrivain que tout concerne n’entend pas pour autant se couper de la sensibilité de son temps ni habiter la langue tel un fantôme de Rivarol traînant son boulet en gémissant dans les étages que plus personne ne fréquente. Délicate affaire, cependant, car il ne se crée guère que des mots techniques ou argotiques dont le succès rapide dans le langage courant ne signifie pas nécessairement qu’ils viennent combler un manque douloureux mais bien plutôt qu’il en va désormais du vocabulaire comme de toute chose : grégarisme, sujétion à la mode et complaisance médiatique assurent leur immédiate propagation. En résulte un laisser-aller qui ressemble à un lâcher prise. Le débraillé est d’abord une révolte contre le corset et le costard, puis il devient un uniforme à son tour : un jour prochain, quelque petit malin inventera la ceinture qui empêchera son pantalon de glisser sur ses hanches et d’entraver sa marche en avant. Cette invention saluée comme un progrès fera sa fortune.
Je ne vois pour l’instant aucun exemple concluant de reprise par la littérature de cette langue que nous parlons tous plus ou moins, truffée d’anglicismes, d’idiotismes, d’abréviations, de verlan et de lanver. La littérature n’a pas à se superposer au réel, elle n’a pas à y consentir ni à le redoubler. Pourquoi ne pas lui demander aussi de mettre en orbite autour du soleil un deuxième monde semblable au nôtre ? Qui ferait cela s’il en avait le pouvoir ? Quelle franche ordure ferait cela ? Ce monde est tel que nous le nommons. L’écrivain le contestera donc efficacement en ne reprenant pas à son compte les mots qui ne font pas son affaire. Il peut garder pour lui certains de ceux qui meurent et les revivifier, il peut accueillir parmi les nouveaux venus ceux qui lui permettront de mener ses contre-offensives et de développer ses contre-propositions. Il ne donnera pas sa voix aux autres. Son silencieux mépris les anéantira.
Éric Chevillard
La
Revue Littéraire
Éditions Léo Scheer
numéro 3
juin 2004