Portrait flatteur de l'onaniste en self-made-man

L’écrivain qui ne déplace jamais son corps sans sa tête n’engage rien de moins que sa vie dans l’écriture, c’est ainsi que se créent les mondes. L’autofictif, au contraire, traverse son livre comme un cerceau enflammé à seule fin de recueillir des ah et des oh de l’autre côté. Il s’y engage tête baissée pour en finir au plus vite avec lui. On le comprend, d’ailleurs, et sa hâte devient la nôtre quand par mégarde on se fourvoie dans ses pages. Il n’y est plus, mais il est passé par-là, indubitablement, on pourrait extraire son ADN de cette odeur de fauve. Pour l’heure, il est en train de vendre l’objet creux à la télévision qui en est un autre : il y a là un petit effet gigogne amusant.

La locution se donner en spectacle décrirait parfaitement l’engagement de l’autofictif s’il négligeait de passer dans les gradins avec son chapeau, mais ça, non. Il a de gros besoins. L’argent est l’autre soleil autour duquel il tourne. Précisons enfin à l’intention des téléspectateurs sensibles que le feu de son cerceau est un petit feu froid d’accessoiriste, il ne roussit même pas le poil. Le risque est absolument nul.

Sulfureux, celui-là ? Oui, comme l’allumette, laquelle ressemble plus à un cure-dent qu’au Diable.

Stratégie banale de l’autofictif : il se fait connaître avec un livre scandaleux — pure esbroufe, en réalité, et d’ailleurs notre système nerveux à force de perfectionnements n’est guère plus douloureusement perturbé par l’onde du scandale que par la brise printanière et les effluves du lilas. Après quoi, devenu personnage public, il va nous passionner avec ses moindres faits et gestes et les menus détails de sa vie sexuelle, à l’instar de n’importe quelle chanteuse tonitruante à la mode cette semaine-là aussi. Le lecteur n’a rien de plus urgent à satisfaire que sa curiosité, c’est bien connu. Convenons cependant qu’une telle curiosité n’a pu naître que durant les mornes soirées d’une existence elle-même désespérément vide, désœuvrée, et si terne que je ne peux me représenter ce lecteur autrement que comme un grabataire sans famille, sans amis, privé de tous ses sens.

(Pour ma part, j’ai du mal à lire par le trou de la serrure.)

(Au poste de police. Un homme se présente devant l’inspecteur)

— Je viens de violer un enfant.

— Vous vous trompez d’adresse, je ne suis pas éditeur.

Un non-écrivain se prétend tel et voilà le travail, le tour est joué, comment appeler cela autrement qu’autofiction, en effet ?

— Admirez ma collection d’autofictifs, jolie, n’est-ce pas ?

— Vous les trouvez où ?

— Dans leurs livres. Ils se mettent tout entier dedans.

— Dans le texte ?

— Non, justement, entre les pages. C’est pourquoi ils sont si plats et secs.

— Vous avez beaucoup de doubles, on dirait.

— Oui, c’est le problème, les inventeurs du concept n’ont pas créé assez de personnages. En fait, ils sont tous à peu près pareils, exhibitionnistes, puérils, vaniteux, complaisants, gentiment mal élevés. Comparé aux Pokémons, par exemple, c’est assez pauvre comme univers.

La masturbation est le mode de reproduction des autofictifs. C’est pourquoi ils prolifèrent.

— Oui, j’écris, vous l’apprendrez en lisant mon autobiographie. A un moment, je ne sais plus à quelle page, je le dis.

SOUSSIGNÉ

C’est vrai, moi aussi, je m’amuse parfois à imprimer la forme de mon corps, avec mes épaules, mes coudes, mes hanches, mes genoux. Dans le sable. Je ne me vautrerais pas ainsi dans un livre. J’écris plutôt pour prendre forme, et parce que je sais que je vais trouver dans la langue les outils de démolition et les instruments de précision dont j’ai besoin pour réorganiser le monde à ma convenance. Car je ne suis pas aussi mesquinement modeste et borné que l’autofictif, prisonnier de sa peau.

Nerfs, papilles, tous les capteurs sensibles de ma peau et de mes muqueuses enregistrent, encaissent, subissent, il en résulte pour moi plaisir ou souffrance. Mais quand j’écris, je m’émancipe, puisqu’il est si poreux, je sors de ce corps, je n’offre plus mon visage au bon soleil non plus, je rends les coups.

Quand j’écris, je prends le pouvoir, est-ce m’engager assez ? Attention à ce que vous allez dire. Je vous colle au mur, moi, si vous n’êtes pas contents.

C’est l’aventure de ma vie qui se joue quand j’écris, au moment même, ainsi se donne à lire simultanément la seule autobiographie valable, l’odyssée seconde après seconde.

Je, souci niais, n’existe que dans le texte, littéralement. Commodité grammaticale en dehors.

Ressaisissement de soi par l’écriture. On ne me rencontrera jamais ailleurs qu’au détour de ma phrase.

Pourquoi le traiter avec tant de mépris ? Le cerveau, c’est du corps aussi, non ?

Éric Chevillard

écritures
numéro 14
février 2004

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