Quelle est la part de colère et/ou de rage
dans votre geste d'écrire ?
Réponse d'Éric Chevillard à une enquête de La Quinzaine littéraire : « L'écrivain en colère ».
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J'ai déboulé du fond de l'arène, tête baissée, le feu aux reins, la fumée aux naseaux, crachant plus d'écume qu'une vague déferlante et soulevant plus de poussière qu'un troupeau, ainsi sans traîner j'ai gagné ma table de travail à laquelle je me suis assis pour écrire. On pourrait me prendre pour un garçon studieux. Ma chaise croit que je suis notaire. J'ai bien travaillé à l'école. J'ai appris la langue docilement. Je suis devenu un pion de la syntaxe. Je suis à ses ordres. Je connais presque tous les mots. Le système en vigueur n'a rien à redouter de moi. Je veille au bon usage de la langue qui le supporte et le soutient, une langue de bois, un bois dur et précieux : je sculpte là-dedans des petites figures, des petits reliefs. Je festonne. Audaces d'ébéniste.
Du moins semble-t-il.
Car le taureau est en moi.
Je le contiens. Sa violence contrariée ne cesse de croître, elle m'habite. Tous mes muscles en sont pleins. Je bouge à peine, deux doigts sur ma feuille.
Le taureau rue et piaffe. J'oppose au monde un visage souriant.
Parfois pourtant, je n'en puis plus, je cède, je lâche mon taureau. Il charge. Il distribue des coups de tête. Il balance ses sabots dans les murs. Il encorne deux ou trois épouvantails. Mais bien vite, je le rappelle. Sa fureur se dilapide au-dehors, elle est presque sans effet. Le monde est trop vaste.
Je ravale mon taureau.
Il m'est plus utile dedans.
Je le bride, comme un bœuf. Il va tirer mon train de munitions.
Je mets sa colère au travail. J'apprends à celle-ci la patience et la ruse.
Souvent, il y a sa corne dans mon rire.
Éric Chevillard
La
Quinzaine littéraire
numéro 836
1er au 31 août 2002