Rapport aux autorités supérieures
relatif à un phénomène qui les dépasse

« Bien que les faits que je vais relater ne relèvent pas précisément de ma mission, j’estime qu’il est de mon devoir d’en tenir informée ma hiérarchie. Ce matin, aux petites heures du jour, un grondement de tempête et de destruction m’a brutalement tiré du sommeil. Je suis sorti pour essayer de voir ce qui se passait. Tous les habitants de San Juan étaient dans la rue, sur le pas des portes, fixant les cimes de la cordillère des Andes dont les contreforts ne sont qu’à quelques kilomètres. Nous entendions le fracas de leur effondrement et pourtant les montagnes ne bougeaient pas et se détachaient comme à l’accoutumée sur le ciel pâle. Cette énigme nous rendait muets et stupides. Nous aurions trouvé normal de voir se lézarder de haut en bas et sur toute sa longueur la chaîne tout entière. Comment expliquer autrement ce tonnerre qui ne cessait d’enfler ? Il nous semblait bien pourtant entendre dans ce tumulte des éboulements, des affaissements extraordinaires, des avalanches infinies de roches dévalant des pentes vertigineuses. Nous avions ce curieux sentiment qu’une catastrophe se déroulait sous nos yeux mais qu’un sortilège nous empêchait de rien en voir. Imaginez que soit diffusé sur une paisible promenade de bord de mer où flâneraient seules quelques familles de vacanciers insouciants l’enregistrement des cris d’une foule prise de panique, ses hurlements épouvantés, ses appels au secours, le piétinement de sa course éperdue : nous étions confrontés à la même incohérence pénible. Notre cerveau ne savait que choisir entre les informations qu’il recevait de l’œil et celles que lui transmettait l’oreille. J’étais moi-même en proie à la plus grande confusion. Je crois qu’un cataclysme visible nous aurait soulagés dans l’instant autant que la paix d’une aurore habituelle soudain rétablie.

Puis des informations nous sont parvenues du sud et du nord du pays. Le phénomène s’étendait jusqu’en Bolivie et concernait en réalité la frontière chilienne au-delà des montagnes. Je sais que les événements que je rapporte ici seront difficiles à croire, mais j’en ai été le témoin impuissant : la terre était en train de se fendre sur toute la longueur de la frontière, une séparation nette, comme le partage au couteau d’une pièce de viande. Voilà ce que j’ai pu apprendre. C’est un douanier bolivien qui le premier s’est aperçu de quelque chose. Il faisait nuit encore. A la lueur des lampes de son poste de garde, il a vu fuser en zigzag un éclair noir sur le sol. Il a cru d’abord à quelque serpent. Mais il y a eu presque simultanément le bruit assourdissant de la pierre arrachée à la pierre. En s’approchant, l’homme n’a pu que constater la fracture, laquelle n’était pas plus large encore que les craquelures de la terre dans les zones arides et desséchées. Il a donné l’alerte aussitôt et, de part et d’autre de la frontière, les armées ont pris position, secondées par une main d’œuvre volontaire de paysans et d’habitants de la région. Au début, on pouvait facilement enjamber la tranchée. Le sol tremblait en profondeur mais les hommes parvenaient à rester debout. Le fossé s’élargissait pourtant à vue d’œil. C’était à présent une crevasse de plusieurs mètres. Des passerelles mobiles furent lancées d’un bord à l’autre. De loin en loin, des plates-formes de planches furent même installées, assujetties par de gros rivets enfoncés dans la roche. Tout cela vola en éclats. On eût aussi efficacement utilisé des épingles. Les bords de la crevasse s’éloignaient inexorablement.

Quand j’arrivai sur les lieux, abruti par le bruit, vacillant sur ce sol instable comme une mer par gros temps, on distinguait encore le côté opposé dans la brume de poussière rouge. Des grappes d’hommes s’activaient là-bas dans des postures étranges que j’attribuai d’abord à la difficulté pour chacun d’assurer son équilibre. Curieusement, je les vis avant même de remarquer ces mêmes grappes d’hommes tout près de moi, du côté argentin. On avait tendu des cordes et des filins de part et d’autre du ravin et ces hommes arc-boutés à chaque extrémité, prenant appui sur leurs talons, tentaient de stopper ou de ralentir l’irrésistible séparation des terres. Je crois qu’ils rêvaient même de les recoller, de suturer cette plaie mortelle avec leurs cordes… Petits hommes pathétiques voyant s’ouvrir sous leurs pieds la gueule du néant, cette effroyable béance sans bords et sans fond, et lui résistant de toutes leurs forces, découvrant que vivre n’est rien d’autre que lutter à chaque instant pour ne pas mourir.

Plus loin, je vis que des attelages de chevaux, d’ânes, de bœufs et de lamas menés à coups de trique étaient de la même manière reliés par des câbles à d’autres attelages ou encore à des camions, à des tracteurs qui exerçaient une traction contraire en face, comme dans une Olympie absurde poursuivant ses jeux au milieu d’un chaos de fin du monde. Ces cordes et ces câbles tendus au maximum vibraient au-dessus du vide, le souffle du désastre arrachait à cette harpe un chant funèbre, une note métallique basse à laquelle se superposait son écho puis l’écho de son écho, comme lorsque l’on fait courir un bâton sur un portail de tôle ondulée. Un sifflement aigu insupportable se détachait en continu sur ce fond comme un cri. Au reste, le fracas des éboulements m’avait rendu presque sourd. Parfois, l’une ou l’autre corde rompait par le milieu ; quand les forces contraires s’égalaient, cela finissait ainsi tôt ou tard et les attelages culbutaient en avant, les moteurs poussés à pleine puissance précipitaient les véhicules fous sur la foule incrédule et terrorisée massée aux abords de la frontière. Le plus souvent pourtant, la rude loi du tir à la corde s’appliquait ici comme à la kermesse et les plus forts entraînaient les plus faibles, qui disparaissaient alors dans le gouffre. Cela fut finalement pire pour ceux dont les forces s’étaient équilibrées, car la faille s’élargissait toujours en dépit des efforts surhumains déployés de chaque côté, et bientôt les cordes furent trop courtes, le sol manqua sous les pieds des hommes et les sabots des bêtes. Il y eut un moment de stupeur. On eût dit que les derniers attelages étaient suspendus dans les airs, immobiles. Cela dura une seconde. Puis ils churent comme des pierres dans le vide. Le silence fut rétabli. Du moins, c’est qu’il nous parut, la musique infernale des cordes ayant enfin cessé. Les survivants s’approchèrent lentement du bord. En me penchant, je fus pris de vertige. Impossible de distinguer le fond. La fracture était franche, parfaitement verticale, et la paroi de cette falaise lisse et douce, semblable au toucher à de l’ardoise polie. Des relevés aériens le confirmèrent : la faille suivait exactement le tracé virtuel de la frontière jusque dans ses moindres méandres et injustifiables virages, comme si un géomètre scrupuleux avait supervisé la catastrophe. Nous vîmes s’éloigner le Chili comme un bateau, toutes amarres rompues. Mais sans doute les Chiliens de l’autre côté avaient-ils cette même impression de rester sur le quai tandis que l’Argentine prenait le large.

A l’heure où je trace les derniers mots de ce rapport, le Chili n’est plus visible depuis l’Argentine et j’apprends que la Bolivie à son tour s’est détachée du continent. Il me vient une idée étrange : peut-être cette dilatation de l’écorce terrestre affecte-t-elle le globe tout entier et n’est-elle en ce cas qu’une première phase consistant à séparer les pays, à les isoler et à les éloigner les uns des autres afin que chacun d’eux, devenu véritablement autonome, dispose d’une marge de manœuvre telle qu’il puisse se mouvoir, pivoter, porté par les courants du magma en fusion, ainsi changer aléatoirement de place dans le puzzle des nations avant la deuxième phase, de rétractation celle-ci, au cours de laquelle le monde recomposé recouvrera sa forme, sa plénitude, son intégrité et sa superficie initiales. Mais il y aura donc eu auparavant cette redistribution générale de l’espace sur toute sa surface. Nous aurons de nouveaux voisins. Certains pays autrefois défavorisés par le climat bénéficieront soudain des conditions les meilleures et connaîtront enfin la prospérité. Les flux migratoires s’inverseront et les rapports de force seront tous à reconsidérer. A supposer que je vois juste, alors cet effroyable désastre est en réalité une saine mesure de régulation et de réorganisation des choses initiée par la nature elle-même pour faire pièce à la prétention humaine de dominer le monde et de tout régenter. Une réaction en quelque sorte des éléments depuis trop longtemps contraints, endigués, canalisés, en particulier des forces telluriques si actives à l’origine, symboliquement entravées aujourd’hui par le filet des frontières et résolues à rompre ces liens invisibles. Mon hypothèse peut paraître extravagante. On dirait quelque mythologie Cheyenne, je le sais. Mais si nous refusons d’y accorder foi, alors il nous faudra croire à un autre prodige et admettre que ce cataclysme exauce le vieux rêve de l’humanité inscrit en pointillés sur les cartes de nos atlas et que le monde est en train de se désintégrer selon nos plans. »

Éric Chevillard

Cahiers intempestifs
numéro 18
mars 2005

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