Révolte à Bucarest
Bien sûr, vous savez où se trouve Bucarest, vous, mais moi, j’ai dix ans en 1974 et je sais seulement que c’est loin, Bucarest, 1974 aussi, d’ailleurs. J’écris mon premier roman et je vais l’intituler Révolte à Bucarest, pourquoi pas ? J’ai dû attraper ce nom de ville en écoutant la radio, ou plutôt en feuilletant un dictionnaire. Sans doute ai-je hésité entre Bucarest et Budapest. J’ai finalement choisi Bucarest et aujourd’hui encore je ne le regrette pas. Le titre de mon premier roman pourrait laisser croire qu’il s’agit de politique-fiction, dans ce contexte de guerre froide. Mais dois-je déjà vous rappeler mon âge ? Si vous me dites guerre froide, je vais entendre bataille de boules de neige. Or je n’ai pas envie de jouer, j’écris. J’écris Révolte à Bucarest, mon premier roman. C’est un drame larmoyant. Il n’y a que ça de vrai.
Un enfant mal aimé s’enfuit de chez lui. Il part à la recherche de ses parents légitimes auxquels il a été arraché à la naissance, il en est sûr. Il part dans la nuit glacée. Nous sommes à Bucarest et je ne conçois pas le roman sans un solide travail préalable de documentation. Il neige, mais je crois vous avoir déjà dit que je n’avais pas envie de jouer. J’écris, c’est du sérieux. J’écris un drame larmoyant. Mon héros transi — ai-je mis assez de violet sur ses lèvres ? — est recueilli dans la rue par un vieux libraire qui l’héberge et le traite comme son fils bien que son fils soit mort depuis longtemps, c’est là son drame à lui. L’enfant reste plusieurs mois chez le vieillard qui lui donne l’amour des livres, des héros transis et des drames larmoyants. Une nuit pourtant, comme il le croit endormi, l’enfant jette dans un sac — j’osai même le mot havresac, c’était le bon temps — ses pauvres hardes et quitte la maison, silencieusement. De sa fenêtre, le vieux libraire qui ne dormait pas — a-t-il dormi une heure depuis que son fils est mort ? — le regarde s’enfoncer droit devant lui dans le noir et droit sous lui dans la neige, tandis que hurlent les rafales entre les troncs maigres qui bordent la rue. Une larme coule sur ma joue que je ne vais pas laisser perdre (le métier rentre) : je la dépose sous l’œil du vieux libraire, qui la renifle, puis il mouche son nez dans sa barbe jaune.
Mille péripéties douloureuses se succèdent dans la nuit inclémente. On gèle. L’enfant erre dans Bucarest. Il possède depuis toujours un médaillon qui renferme sous une lentille de verre bombé la photographie d’une femme, sa mère, il en est sûr. Un soir, comme tombent la nuit et la neige, à la lueur d’un réverbère, il a l’idée de retourner la photo. Celle-ci a été découpée pour entrer dans le médaillon, mais on y lit encore les premiers mots d’une adresse imprimée. L’enfant poursuit sa quête dans la nuit blanche de Bucarest. Il parvient à reconstituer l’adresse et s’y rend, par un jour de tempête, avec éclairs, mais ça va, je maîtrise la situation.
Voici mon héros grelottant devant la boutique d’un photographe, gros bonhomme à lunettes et frisé (c’est dans la boîte). Ce dernier reconnaît la photo et se souvient. L’enfant apprend de lui sa lamentable histoire. Ne venait-il pas de naître que l’automobile de ses parents — un bien gentil monsieur, une bien jolie dame — quittait la route (verglas fréquent à Bucarest) et finissait sa course contre un mur, puis dessous. Tes parents sont morts tous les deux dans l’accident, mon petit, dit le photographe en hochant tristement joues, lunettes et frisettes. Toi seul, tu as survécu. Ton grand-père t’a recueilli. Puis il a craint de ne pas savoir t’élever ou de disparaître trop tôt et il a préféré te confier à un jeune couple qui vivait dans son voisinage mais qui n’a pas tardé à déménager sans laisser d’adresse. Je le vois encore de temps en temps, ton grand-père, c’est un vieil homme maintenant, miné par les chagrins, il habite au-dessus de sa petite librairie, non loin d’ici.
Pour la dernière scène de Révolte à Bucarest, transportez-vous en imagination dans un décor de neige et de nuit éclairé par la seule lueur blafarde et vacillante des réverbères. Le vieux libraire qui n’a pas bougé de derrière son carreau voit soudain l’enfant épanoui resurgir de la nuit, de la neige. Il sourit sous sa barbe jaune. Une larme coule de mon œil sur sa joue.
Ainsi finit mon premier roman. Curieusement, il ne fut pas question de lui dans les journaux à la rentrée littéraire de septembre 1974. On ne m’invita pas non plus à en parler sur les plateaux de télévision. L’année suivante, pas davantage. Je vis triompher de jeunes romanciers dont il me parut que beaucoup en rajoutaient dans le sentimentalisme niais et tiraient trop brutalement — comme on ferre un poisson — sur la corde sensible du lecteur frétillant. Je les méprisai. Mais je m’en fichai l’année suivante, quand il se confirma que les vingt feuillets manuscrits de Révolte à Bucarest, serrés dans une chemise bleue, ne seraient jamais lus par personne. Je m’en fichai. J’avais douze ans, je n’écrivais plus que des poèmes. Mon premier recueil, Neiges et Ombres (1976, inédit), était en voie d’achèvement.
Longtemps après, à ma manière, je suis revenu au roman, mais avec cette fois le projet plus ambitieux d’écrire le dernier.
Éric Chevillard
Europe
hors-série « Premier roman »
septembre 2003