Un cas de zoolâtrie

Point de zoolâtrie bien comprise sans misanthropie, répète souvent Albert Moindre, célibataire, misanthrope et zoolâtre, car tout l’amour dilapidé pour nos semblables n’est plus disponible pour le veau, et les meuglements de ce dernier, privé de la tendresse aveuglément donnée à quelque enfant grincheux, sont à fendre l’âme.

Nulle épouse donc dans la vie d’Albert Moindre, vierge ami des sources où pond la salamandre et de l’aube que salue le coq.

Dans le conflit éternel opposant l’homme et la puce, Albert Moindre est partisan de la puce. Il a composé son hymne patriotique. Tous les soirs, il fourbit les armes du diptère. Il lui apprend à sauter en prenant appui sur ses pattes postérieures pour échapper aux claques de la grande brute. Il a cousu pour lui dans un drap de lit ce petit habit blanc qui le rend invisible.

Albert Moindre aime sans distinction tous les animaux, les batraciens et les sauriens tout aussi bien. Tu peux barrir ou croasser, il t’écoutera. Albert Moindre déplore de n’avoir pas assez de dents pour rendre au caïman son bon sourire. Le zoolâtre est ennemi de toute discrimination liée aux taches ou aux rayures de la peau. Et même si certains grands singes parmi les primates supérieurs lui inspirent une certaine répulsion instinctive, Albert Moindre s’emploie à la vaincre, non sans succès. Au reste, il rencontre dans leurs toisons rêches des colonies de poux qui sont des utopies réalisées. Il connaît personnellement la plupart des individus qui les composent : jamais une dispute.

J’aime l’âne et le calamar, dit Albert Moindre. J’aime le héron. Et il frappe dans ses mains.

Albert Moindre va nu dans la ville au plus rude de l’hiver : des zibelines, des martres et des castors louvoient le long de son corps blanc. Le sang du vison tient plus chaud que son poil, proclame-t-il.

Le zoolâtre ne consomme pas de chair animale. Mieux, il nourrit volontiers les carnivores et tantôt il manque un morceau de cuisse à Albert Moindre, tantôt il lui manque une joue. C’est à chaque fois une antilope sauvée et c’est encore une lionne à laquelle il aura épargné la fatigue de la chasse.

Et s’il devait sacrifier quelque existence sur le perchoir de ses clavicules tendu d’une épaule à l’autre, il couperait cette tête de célibataire qui occupe la place de deux beaux perroquets versicolores ou de deux pauvres rats pelés et tristement dodeline. Il l’aurait fait depuis longtemps, d’ailleurs, si un couple de cigognes n’avait pris l’habitude, année après année, de nidifier dans ses cheveux. Voici la simple raison de cette coiffure à nulle autre pareille qui suscitait les plus extravagantes rumeurs.

J’aime le loup et le pangolin, dit Albert Moindre. J’aime le kangourou. Et ses yeux brillent.

M’expliquera-t-on enfin pourquoi les chaussures nous sont vendues dans des cercueils de chats ou de lapins domestiques ? s’insurge Albert Moindre, puis se recueille un moment avant de porter en terre très cérémonieusement dans son carton et son bruissant linceul de papier de soie la paire de souliers en daim ou en croûte de porc. Cette pluie sur le jardin, ce sont ses larmes.

L’animal ne connaît pas le désespoir. Il n’a aucune lucidité, mais son radar perce les ténèbres. Albert Moindre pleure encore, sur lui-même, cette fois.

Il voudrait avoir plus d’envergure afin de pouvoir chatouiller les naseaux du cheval sans cesser pour autant de lui flatter la croupe.

Comme elle est haute, n’est-ce pas ? dit-il aux visiteurs rassemblés autour de la girafe, et il a cet air fier des pères dont la fille a réussi quelque chose de grand.

J’aime le lombric et l’autruche, dit Albert Moindre. J’aime le coati. Et il tremble.

Deux yeux, c’est un de trop pour contempler le spectacle du monde — navrant spectacle tant que l’écureuil reste caché dans un tronc creux —, et les corbeaux sont si friands de ces cerises-là… voilà pourquoi Albert Moindre est borgne, et, s’il lui manque quelques orteils, c’est parce que le courant ne livre pas tous les jours une carcasse de buffle aux piranhas et qu’il faut pourtant bien manger.

Dans les jointures moites de ses phalanges, il est possible de pondre, qu’on se le dise, si l’on pond de petits œufs, dans la touffe de ses aisselles si l’on en pond de plus gros, Albert Moindre gardera les doigts pliés, il gardera les bras le long de ses flancs, jusqu’à éclosion de vos larves ou de vos poussins.

J’aime le pélican et la loutre, dit Albert Moindre. J’aime l’hippocampe. Et il rit.

Tous les orifices de son corps s’ouvrent pour vous : entrez dans ses conduits, dans ses tuyaux, dans ses trachées, laissez-vous tenter : c’est frais là-dedans, ombreux, visqueux, sucré, comme vous aimez, et il y a toujours en train l’un ou l’autre de ces processus de fermentation qui vous enivrent. Vous êtes les bienvenus !

Sangsues, langues fidèles, ne partez pas, Albert Moindre ne vit que pour vous.

Et la zoophilie ?

Il faut savoir se faire accepter de certaines populations, répond Albert Moindre, elliptique, mais son visage s’enflamme. Et les blattes de sa cuisine ont avec lui un petit air de famille qui ne trompe pas. Simples cousines ? Difficile à croire.

Mais s’imaginait-on sérieusement que son corps endurci ne sortait jamais de cet engourdissement, ou que l’émerveillement métaphysique d’un état amoureux partagé lui était interdit hors du songe, réservé à son noir ressassement de célibataire ?

Pourquoi ce dos voûté, cette persistante scoliose ? C’est qu’Albert Moindre passe plus de temps chez la tortue que chez lui. Il connaît l’intimité mieux que bien des hommes mariés.

Point de dieu qui vaille une génuflexion pour le zoolâtre. Je n’adore que la fourmi, l’escargot et la couleuvre, dit Albert Moindre. Et se prosterne.

Le zoolâtre hiberne, transhume, parade, migre, fraie, butine, et subit trois métamorphoses comme tout le monde. Il n’est pas si différent.

On en apprend toujours plus long sur le compte d’Albert Moindre, mais rien n’est jamais acquis et tout est sans cesse à reprendre du début : Zora, sa souris grise, dévore au fur et à mesure tout ce qui s’imprime sur son cas. Ce nouveau document ne finira pas autrement.

Éric Chevillard

R de réel
volume Z
novembre 2004

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