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Je n’irai pas plus loin. Ma trousse de secours est vide, ce ne serait pas prudent. J’ai avalé par précaution tous mes médicaments durant les premières heures de mon voyage, bêtement, les comprimés, les pastilles, les cachets, les sirops, les sérums, j’ai pressé tous les tubes et étalé jusqu’à la dernière goutte toutes les pommades sur ma peau, les baumes, les onguents, j’ai collé un à un mes pansements partout où l’on a pu voir au cours de son histoire des plaies s’ouvrir sur le corps de l’homme, j’ai enroulé ma tête dans les bandes de gaze, j’ai laissé le plâtre prendre autour de mes quatre membres. Je n’irai pas plus loin, sans trousse de soins, ce ne serait pas prudent. Et s’il m’arrivait quelque chose ? Je rentre.

Je dois faire demi-tour, hélas. J’ai bêtement oublié ma paire de jumelles. Du coup, le monde a disparu dans le lointain. Il n’y a plus de montagnes, plus d’avenir. L’horizon est un fil sur lequel marchent en équilibristes des chameaux que je ne peux voir. Triste méharée. Le soleil ne se couche jamais plus : comment tenir le coup si je ne puis dormir ? Je ne distingue à l’œil nu que mes pieds qui sont là, justement sous moi, et que je verrai aussi bien chez moi, étendu sur mon lit, ces marcheurs intrépides, comme j’ai hâte de les contempler à mon aise ! Pourquoi aller chercher au bout du monde ce que l’on a au bout de soi ? Demi-tour ! Je rentre.

C’est la fin de mon voyage. J’ai bêtement déchiré ma moustiquaire aux ronces des taillis. Ses trous sont si larges à présent que les moustiques pourraient me frapper avec le poing durant mon sommeil. Chez moi, heureusement, cette protection est inutile. J’ai pour voisin un gros monsieur de complexion sanguine, très apprécié des tigres et des requins. Les moustiques aussi goûtent sa compagnie. Vivement retrouver ce réconfortant voisinage ! Je rentre.

Il serait périlleux de poursuivre l’expédition dans ces conditions. J’ai bêtement crevé ma gourde contre un caillou pointu. Or il y a tant de contrées arides et de déserts dans ce monde qu’un voyageur tel que moi, téméraire, infatigable, une fois lancé n’eût pas manqué d’en traverser plusieurs. Mais sans eau, vous n’y pensez pas ! J’ai beau savoir d’instinct où sont les oasis… Je ne tiens pas à retrouver mon squelette blanchi dans les sables à mon prochain voyage. J’ai une famille à nourrir, moi, et même une famille à fonder, j’ai des responsabilités, je ne peux prendre le risque de laisser derrière moi une veuve d’autant plus inconsolable qu’elle ne m’aura jamais connu, sans parler de la douleur de nos enfants, non encore conçus et déjà orphelins ! C’est trop d’infortune. Je rentre.

Stop ! J’ai égaré ma boussole. Du coup, impossible de savoir si je ne suis pas bêtement en train de rebrousser chemin. Les quatre points cardinaux sont peut-être devenus dix ou douze, qui me le dira ? Ou peut-être aussi n’y en a t-il plus qu’un désormais. Peut-être ne reste-t-il que le nord, et tout voyageur persévérant échouera immanquablement sur le pôle. On verra des centaines d’explorateurs sautillant sur la banquise, dans le froid, rassemblés là comme des pingouins mais avec de gros anoraks au lieu du frac de rigueur. M’en voudra-t-on si je choisis de m’épargner ce ridicule ? Je rentre.

Impossible de faire un pas de plus. J’ai cassé mon piolet. Me voilà bloqué, bêtement. On me dira pourtant que cette plaine est rase et que l’objet devrait plutôt m’encombrer. Eh bien, non. Je le plantais devant moi à chaque pas. Je sais par mes lectures que la plaine n’aspire qu’à se vallonner et que le phénomène peut se produire à tout moment. Puis cette jeune colline n’a alors qu’une hâte, et c’est de s’élever abruptement dans le ciel aussi haut que possible et jusque sous les petits sabots aériens des chamois. Je rentre.

A quoi bon continuer ? J’ai bêtement oublié de placer un film dans mon appareil photo. Que deviendront ces paysages sublimes que je m’apprête à découvrir, ces lacs, ces lagons, ces fjords, ces canyons, ces volcans, ces îles à palmiers, si je dois les laisser derrière moi, si je ne peux les rapporter pour les montrer à tous ? Iriez-vous chasser les papillons avec un filet de basket-ball ? Puis-je outrager ainsi le monde et le traverser sans en rien retenir ? On me soupçonnerait à bon droit d’indifférence, de mépris, d’arrogance. On imaginerait que je me crois partout en terrain conquis. Impensable. Je rentre.

Je me fourvoyais. Trop de hâte, de précipitation. Soudain, je me suis avisé que je me véhiculais bêtement sur mes deux jambes. Je n’avais pas même un cheval sous moi ! J’ai vérifié une fois, deux fois, pour être bien sûr : pas de cheval, pas de mule, ni assez d’air entre mes cuisses pour planer au-dessus des monts. Où irais-je, sans monture, et comment ? Faudra-t-il, arrivé à l’auberge, le soir, rompu de fatigue et courbatu, que j’avale moi-même la ration de foin du vaillant coursier ? Vais-je me fouetter les flancs sur les chemins de terre et hennir encore quand les loups s’assemblent dans les bois noirs ? Quels confins puis-je espérer atteindre sur mes seuls pieds, quel continent découvrir et évangéliser ? Je rentre.

Il me faut plier le camp. J’ai bêtement laissé mourir la pile de ma lampe torche. Or un pas sur deux se fait la nuit, en voyage. Il serait fou de persévérer dans ces conditions. A-t-on idée des périls auxquels l’obscurité nous expose ? Tout devient obstacle ou piège. Le ruisseau vous noie comme un fleuve. Le sol est creusé de puits, jonché de mines. Et l’éclairage public n’est pas toujours fiable. Parfois une ampoule grille : ce sont aussitôt dix mètres à parcourir dans les plus épaisses ténèbres. Je rentre.

C’est à regret que je mets un terme à mon périple, en si bon chemin, quel dommage ! Je sais. J’étais si bien parti. Mais mon fusil s’est enrayé, bêtement. On connaît la férocité du lion de la savane : celle du tigre de la jungle n’est pas moindre. Croyez-vous que je les affronterai à mains nues ? Or je ne conçois pas le voyage sans quelques uns de ces vibrants face à face. Ils ne renonceront pas à leurs griffes ni à leurs crocs, pourquoi irais-je au-devant d’eux sans fusil ? Le danger peut surgir à tout moment. Je viens de voir une ombre souple sur la gouttière. Là-bas, il y a un buisson. Et je suis sans arme. Je rentre.

J’aurais mauvaise grâce à le nier : c’est l’impasse. Bêtement, j’ai laissé se rouiller les douze lames de mon couteau suisse et c’est comme si j’étais soudain paralysé de la main droite. De quoi aurais-je l’air sur la route, de quelle épave rejetée sur le bas-côté ? Pauvre carcasse gisant dans le fossé, mangée par les herbes, pitoyable. Une ruine. Un char de la première guerre. Une usine délabrée dans le paysage. Je ne veux infliger à personne ce lamentable spectacle. Je rentre.

Voilà, mon odyssée se termine ici. Ma valise s’est enlisée dans la boue. J’aurais dû prendre mon sac à dos, bien sûr. Mais je me suis bêtement dit qu’avec une valise à roulettes, je me fatiguerais moins vite, j’irais donc plus loin, je ferais le tour. J’avais oublié cette flaque dans l’allée qui va du seuil de ma maisonnette au portillon ouvrant sur le dehors. Qu’importe ! Quand on a le goût du voyage, on se réjouit aussi de telles mésaventures. Je dirais même volontiers que rien ne nous excite tant que les situations imprévues, nous autres, voyageurs dans l’âme. Allons, je m’en retourne chez moi avec le souvenir de cette étonnante péripétie. Mes amis n’ont pas fini de l’entendre. Et j’en ferai le récit souvent à mes petits-enfants. Qu’ils viennent, ces chéris, je les attends. J’ai hardiment poussé mon fauteuil au coin du feu.

 

Éric Chevillard

Le nouveau Recueil
numéro 74 - mars-mai 2005 - 17 €
ISBN 2876734168

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