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L'intérieur d'Albert Moindre, célibataire |
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Bruits de machines en tous genres, d’engrenages, de moteurs, de pistons. Déclics, vrombissements. Les deux voix qui dialoguent sont des voix de synthèse (cela doit s’entendre), métalliques, sans expression, monocordes, mais (comme) féminines et légèrement différentes l’une de l’autre. Leurs interventions alternent. Tout du long, on entendra en fond, plus ou moins net, plus ou moins fort, le bruit des machines (tantôt des rythmes réguliers, tantôt bruits de mécaniques qui se grippent ou se dérèglent). – Comme la vie d’Albert Moindre est simple désormais, bercée par le doux ronronnement de ses machines. – Pas à dire, il est équipé. – Tout ce qu’on fait de mieux. – Il y a mis le prix. – Albert Moindre n’a pas cette avarice sordide de certains célibataires. – Il s’est même offert une presse à billets. – Point d’épouse dans la vie simplifiée d’Albert Moindre. Mais point de robot ménager non plus. Albert Moindre n’a pas cette vision archaïque et dégradante de la femme. C’est un seigneur. – Un galant homme. Il ne prendrait pas la place d’une femme enceinte. – Enfler ainsi, très peu pour lui. – Un célibataire comme Albert Moindre, âgé de trente-trois ans, soigné de sa personne, fortuné, d’une haute moralité, et dont l’embonpoint même est signe de prospérité, suscite bien des convoitises féminines. Mais les prétendantes sont mal reçues. – Son appareil photo en a défiguré plus d’une. – Sa montre s’obstine à les vieillir d’une heure. – Vexées, elles s’en vont. – Dans le cas contraire sa machine à écrire peut encore se transformer en broyeuse-éparpilleuse. – Puis sa hotte aspirante évacue proprement ces importunes. – Il vit très bien ainsi. – Albert Moindre prend grand soin de sa personne, mais il n’est pas le genre d’homme à passer des heures à sa toilette. Le matin, il fait un pas dans sa salle de bain et en ressort aussitôt. Le miroir au-dessus du lavabo lui a renvoyé son reflet rasé de près, coiffé, et même légèrement parfumé. – Derrière l’oreille. – Tout s’enchaîne parfaitement dans la vie d’Albert Moindre. – Se goupille à merveille. – Le lit d’Albert Moindre se retourne machinalement durant son sommeil, plusieurs fois dans la nuit, pour lui éviter cette peine. – Car Albert Moindre sait déléguer. – Voilà le secret de sa réussite. – Il se repose beaucoup sur ses machines. – Il est rare qu’il ait à le regretter. – Mais cela arrive. – Cela peut arriver. – Exemple : Albert Moindre a les gaufres en horreur. Or son gaufrier est comme toutes ses machines un appareil performant qui fait ce qu’il a à faire, et ce sont des gaufres toute la journée, des gaufres, des gaufres, des gaufres, du matin au soir, des gaufres, des gaufres, des gaufres. – Des gaufres, des gaufres, des gaufres, des gaufres. – Des gaufres, des gaufres, des gaufres, des gaufres. – Des gaufres, des gaufres, des gaufres, des gaufres. – On voit vite comme c’est embêtant. – Et ce sera des gaufres tant qu’il restera de la pâte. – Or la pâte arrive au gaufrier par des canalisations qui vont puiser celle-ci à la source. – Dans les nappes souterraines. – Et si Albert Moindre ferme le robinet d’alimentation, la pâte refoulée reflue dans l’évier, dans le lavabo, dans la baignoire. – Puis déborde. – Ce n’est pas une solution. – Plutôt se forcer pour les gaufres. – Même la nuit, sa cuisine continue à faire la cuisine. – Fourneaux, casseroles, spatules, dans le noir total. – Considérant que le sucre en poudre, difficile à doser précisément, ne convenait pas pour sucrer son thé ni son café, Albert Moindre a mis au point une machine qui l’agglomère en petits parallélépipèdes solides. Considérant d’autre part que le sucre en morceaux, impossible à saupoudrer, ne convenait pas pour sucrer son fromage blanc ni ses fraises, Albert Moindre a mis au point une machine qui le concasse et le pulvérise. Seule contrainte, lorsqu’il fait ses courses, Albert Moindre doit penser à constituer des stocks de sucre en poudre, destiné à la première machine qui l’agglomérera pour le thé, et de sucre en morceaux, destiné à la seconde machine qui le concassera pour les fraises. – Ne me dites pas qu’Albert Moindre construit lui-même certaines de ses machines ? – Toutes, hormis son ramasse-miettes qu’il a attiré ici en secouant sa nappe sur son balcon. Puis il ne cesse de les perfectionner afin de se simplifier la vie toujours plus. Auparavant, il devait aller chercher la banane dépouillée de sa peau au bout d’une longue chaîne automatisée, dans le bac où l’avait déposée un tapis roulant, et la manger ensuite. A présent, grâce à quelques améliorations techniques dont il est assez fier, sa machine à éplucher les bananes mange aussi celles-ci. – Très ingénieux. – La rentabilité en est considérablement augmentée. Il se mangeait quotidiennement deux ou trois bananes chez Albert Moindre. Il s’en mange dorénavant jusqu’à huit cent vingt-quatre. Je répète : jusqu’à huit cent vingt-quatre. – Remarquable. – Et pour un moindre coût. – L’appartement d’Albert Moindre est entièrement climatisé, y compris son réfrigérateur. Ainsi ses œufs puent après un mois comme s’ils étaient restés tout ce temps-là dans la paille. C’est insoutenable, naturel et biologique. – Vous pouvez toujours sonner, mais Albert Moindre est très rarement chez lui. A quoi bon ? – Ça fonctionne très bien tout seul. – Tout s’enclenche… – S’enchaîne… – S’engrène aussi bien sans lui. – Qu’il soit là ou non, même chose. – Son absence passe inaperçue. – Le bocal de son poisson rouge est posé sur la piste ronde d’un vieux tourne-disque. Tous les matins, Albert Moindre met en marche celui-ci. Ainsi son poisson rouge non plus n’a rien à faire de la journée. – Ni son chat qu’il a tué pour en faire un coussin soyeux pour son chat. – Ni son chien enfermé définitivement dans le mot niche, la queue entre les dents. – Dans la cave d’Albert Moindre, le vin de la saison vieillit plus vite que dans la vôtre. Des haut-parleurs diffusent continûment les enregistrements d’émissions radiophoniques datant de ces années où les crus furent exceptionnels. Actualités, chansons, réclames. Or le vin a de la mémoire. – Albert Moindre ne manque pas d’astuce. – Autre exemple : il a compris que les cages d’escalier étaient parfaitement inutiles. Toute la moitié supérieure de l’escalier essaye bien de prendre son essor et de s’envoler, mais comme dans le même temps l’autre moitié tire vers le bas pour s’enfoncer dans le sol, rien ne bouge, finalement. Aussi Albert Moindre a-t-il revendu la sienne un bon prix au naïf directeur du vivarium. – Il ne met pour ainsi dire jamais les pieds dans son grenier. Ce n’est pas la peine. De grands bras articulés, mobiles, terminés par de fortes pinces, inlassablement fouillent les malles poussiéreuses et les vieilles hardes, ouvrent et referment les boîtes des jeux d’enfant, feuillettent les lettres et les photographies, et quelquefois même pressent l’antique klaxon de l’automobile du grand-père Moindre, une poire de caoutchouc noire fixée à un cornet de cuivre qui s’exécute et bravement pousse son cri de canard. Aussitôt un œil de verre relié par une fine canule à un réservoir d’eau salée verse une larme. C’est automatique. Le réservoir contient douze litres, Albert Moindre doit tout de même monter le remplir tous les quinze ans. Cette imperfection technique le chagrine. Le bonheur d’Albert Moindre ne sera pas complet tant qu’il n’y aura pas remédié. – Derrière son bureau, sa place est prise par sa chaise. Un modèle qui pivote et bascule en arrière. – Autant dire que ça ne chôme pas. – Ayant lu que les éléphants craignaient les souris, Albert Moindre a désamorcé tous les pièges pour rongeurs qu’il avait dissimulés dans les placards et sous les meubles de son petit logement. – Plutôt des souris que des éléphants chez moi, dit-il sagement. – Résultat : pas un éléphant. – Quelle organisation cela suppose. – Ses machines à sous sont en or massif serti de rubis, d’émeraudes. – Albert Moindre ne laisse rien au hasard. – Toute la nuit, on entend cliqueter sa machine à coudre. Voilà pourquoi sa vie ressemble à une seule longue journée paisible. – Seul un œil exercé distingue les coutures de fil blanc. – La Voie lactée est plus grossièrement faufilée dans la nuit. Ça ne tiendra plus très longtemps là-haut, selon Albert Moindre. – Tout va craquer. – Ne frottez pas vos souliers sur le paillasson d’Albert Moindre, c’est courir à la catastrophe. Vos pieds, entraînés par une courroie dissimulée au-dessous, ne pourront plus cesser leur mouvement de surplace, lequel ira même en s’accélérant. Vos semelles d’abord s’useront, vos pieds ensuite, puis vos jambes jusqu’au bassin. A partir de là, tout aussi irrépressiblement, vous vous trémousserez sur ce paillasson et votre tronc puis votre tête finiront par disparaître à leur tour. – Albert Moindre n’aime guère recevoir de la visite. – Il défend son bonheur. – Il a surtout peur pour ses machines. – Il ne redoute vraiment qu’une chose : la panne. En cas de coupure d’électricité, toutes ses machines s’arrêtent net. Albert Moindre sombre alors dans la mélancolie. Il pleurniche et tape du pied comme un enfant capricieux devant la tombe nouvellement creusée de sa mère. Il n’a plus goût à rien. Il maigrit. Il perd ses cheveux par touffes et les gens rient de son crâne en pointe. – De son front en visière. – De ses oreilles décollées. – Quand le moteur d’une de ses machines a des ratés, on entend tousser et crachoter depuis la rue dans l’appartement d’Albert Moindre, une fumée noire et âcre s’échappe par les fenêtres. – Certains prétendent que c’est lui, Albert Moindre, qui tousse et crachote, et qui fume. Mais doit-on les croire ? – Son cercueil est d’une conception un peu particulière, équipé d’un régénérateur de cellules qui revivifie par injection de sang neuf les chairs putréfiées et d’un stimulateur cardiaque assez puissant pour faire repartir un cœur pétrifié. Au reste, Albert Moindre en est déjà ressorti plus d’une fois, l’air de rien. – C’est un homme solide. Je répète : un homme solide. – Sur son pèse-personne, il a mis son armoire à glace. – Par centaines, les kilomètres viennent au-devant de son vélo d’appartement. – Ses haltères restent tout le jour suspendus entre ciel et terre à des câbles de fer. – Albert Moindre aime beaucoup la danse, mais c’est un gros célibataire. Un cœur solitaire ne peut battre pour deux. Il se fatiguerait trop vite. Quand l’envie lui prend, Albert Moindre chausse ses escarpins vernis et il met en branle sa machine à danser. Aussitôt, tout vacille autour de lui, ses meubles les plus lourds, ses vases les plus fragiles, les rideaux volent, les murs et les plafonds ondulent au rythme de la musique, tandis qu’il demeure immobile, les bras le long du corps, au centre de son salon. La transe est la même, et pas un seul des cheveux clairsemés plaqués sur son crâne ne bouge. – Le peigne d’Albert Moindre, une fois lissée sa chevelure, ne s’arrête pas en si bon chemin. C’est à lui que l’on doit le bel ordonnancement de nos campagnes alentour. – Les sillons des labours, les alignements des vergers, Versailles. – Vincent Van Gogh ne coiffait pas plus vigoureusement les blés blonds. – La présence d’Albert Moindre est une chance pour notre région. – Une bénédiction. – Albert Moindre n’a pas cette raideur de certains célibataires maniaques toujours tirés à quatre épingles. – Il lutte contre cette tendance. Il repasse ses chemises sur une tôle ondulée, avec un fer à friser. – Que fait-il donc avec son fer à repasser ? – Il téléphone au service des grands brûlés. Ligne directe, toujours branchée. – Quelle ingéniosité ! Je répète : quelle ingéniosité ! – Oh, ce sourire de dédain supérieur qui vient aux lèvres d’Albert Moindre lorsque l’on vante devant lui la commodité de l’élastique, du trombone ou de l’attache parisienne. – Albert Moindre est en avance sur son temps. – Il a une machine pour ça aussi. – Quel homme ! Je répète : quel homme ! – Il irait s’enfermer dans une cabine exiguë pour se doucher ? C’est mal connaître Albert Moindre. Tous les matins, cinq minutes après son lever, l’averse savonneuse le surprend où qu’il soit dans son appartement. – Sa perceuse à percussion vient bientôt à bout des plus impénétrables énigmes. Presse-papiers à la base, presse-citron au sommet : voilà pour la grande Pyramide de Kheops. Albert Moindre a percé son mystère en quatre secondes chrono. – Ce n’était donc que cela. – Son lave-linge possède un programme spécial Saint Suaire. C’est récupérable, selon Albert Moindre. – Cet homme-là accomplit des miracles. Je répète : des miracles. – Plutôt qu’un siège percé de faïence grossière, Albert Moindre a placé dans ses toilettes une chaise classique à fond de paille que personne ne s’autorise à souiller. – Ce n’était donc pas nécessaire. – Pour chaque problème, Albert Moindre a une solution toute prête. – Quand il s’ennuie dans la vie, il n’a qu’un geste à faire : il éteint sa télévision. – Tous ses robinets sont de section carrée. Ainsi ses glaçons sont vite faits. – Albert Moindre n’est pas le genre de célibataire rigoriste à se morfondre dans la chasteté. – Sa sexualité épanouie pourrait être donnée en exemple à la sortie des écoles. – La chambre d’Albert Moindre ne lui a jamais rien refusé. – Il l’observe en cachette par le trou de la serrure. – Dès qu’il entre, elle se cambre et gémit doucement. La température monte aussitôt en flèche. – Albert Moindre est un homme heureux. – Son sommier grince comme les planches d’un théâtre. (Applaudissements) – La coiffeuse près de la porte, avec ses douze petits tiroirs capitonnés de velours rouge et son miroir en triptyque, lui permet d’essayer seul des combinaisons à plusieurs délicieusement vicieuses et très acrobatiques. Je répète : très acrobatiques. (Applaudissements) – Son ventilateur chasse les nuages, les pigeons et les bombardiers ennemis de son espace aérien. – Son pare-soleil s’occupe du reste. – Albert Moindre est un génie. Je répète : un génie. – Un génie. Nous pouvons dire que nous avons la chance d’être les meilleures amies d’un génie. (Fracas de turbines, de moteurs, de courroies qui s’enroulent. Arrêt. Puis redémarrage :) – Comme la vie d’Albert Moindre est simple désormais, bercée par le doux ronronnement de ses machines. – Pas à dire, il est équipé. – Tout ce qu’on fait de mieux. – Il y a mis le prix. – Albert Moindre n’a pas cette avarice sordide de certains célibataires. – Point d’épouse dans la vie simplifiée d’Albert Moindre. Mais point de robot ménager non plus. Albert Moindre n’a pas cette vision archaïque et dégradante de la femme. C’est un seigneur. – Un célibataire comme Albert Moindre, âgé de (hoquets mécaniques, bruits de parasites, débit ralenti, le reste de la phrase, hachée, est presque inaudible) …tuné, d’une… moralité, malgré un… voitises fémini…chines… chine à écrire qui… (intervention d’Albert Moindre. Voix qui gronde) – Allons bon, elle s’enraye… (on entend sonner des claques contre le coffre de la machine. Entre les claques, quelques bribes de phrases ) – …broyeuse-éparpi…goupille à mer…durant son sommeil… dans…des gaufres, des gaufres, des gaufres, des…le concassera…bananes mange… remarquable… (il jure :) – Et merde ! la maudite bécane ! (et donne des claques de plus en plus fortes, puis des coups de poings puis des coups de pieds) – …très bien tout seul…phoniques des années…cage de son…enfer…l’antique klaxon…Résultat : pas d’éléphant…selon Alb…je répète…oreilles dé…des ratés…cercueil est… (Albert Moindre insiste, s’acharne. Il s’emporte :) – Mais vas-tu bien…Nom de Dieu…Vas-tu… quelle lessiveuse ! quelle roue crevée ! Pauvre orgue de guignol ! Écoutez-moi gniouler cette souris mécanique ! – …souplesse…Albert Moindre est…tôle ondulée…d’un seul coup…pour le monde…pas nécessaire…Kheops…sexualité épanou… mit douce…homme heur… (une claque plus forte. Tout s’arrête. Silence soudain. Puis Albert Moindre, essoufflé :) – La panne. Encore une panne… Oh, ça tourne… Il faut que je m’allonge, moi… Tiens bon, Albert Moindre. Comme ça tourne ! Accroche-toi. Respire profondément. Ça va passer. Tu connais ça. Ça va passer, ça va revenir. |
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Éponyme
Première diffusion sur France Culture le 27 février 2002 |
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