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La Quinzaine à leurs yeux |
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Quelle relation entretenez-vous, personnellement, avec La Quinzaine littéraire, que vous la lisiez régulièrement ou non ? Comment la situez-vous dans le paysage médiatique et intellectuel français, tel qu'il a considérablement évolué au long des dernières décennies ? Bertrand Leclair
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Curieusement, l’écrivain qui rêve de réformes radicales et que tout s’embrase, que tout change, aime aussi ce qui résiste, ce qui tient, ce qui dure, sans doute parce qu’il sait ne pouvoir accomplir sa petite révolution personnelle que dans ces espaces où des mains agiles et sûres ont écarté le risque mortel pour lui du malentendu, où les conditions lui sont favorables, où il peut se croire attendu. Pour moi, il y a au premier chef les éditions de Minuit, ligne claire de la maquette et du fonctionnement, et, oui, La Quinzaine littéraire aussi, que je lis depuis fort longtemps puisqu’elle parvenait par miracle jusqu’au centre de documentation peu documenté de mon lycée, il y a vingt-cinq ans. Son aspect vieillot (La Quinzaine est le seul journal qui semble relever de l’archive dès sa parution) m’informait déjà d’un certain état de la littérature : la pornographie et le skate-board, qui s’offraient de luxueuses publications, jouissaient visiblement d’un plus grand prestige dans l’opinion. Son goût pour les livres suffit à faire de l’adolescent un type étrange, à la fois pitoyable et hautain, hors d’âge, assez impénétrable. L’organe de son parti ultra minoritaire n’arrange pas les choses, ces grandes pages grises dont il absorbe le contenu tandis que ses manches non moins avidement s’imprègnent de leur encre (qui ne sèchera jamais, semble-t-il, les plus anciens numéros noircissent encore les doigts). Il se peut que la littérature appartienne au passé, parce que les noms qui l’illustrent magistralement pour nous sont ceux des grands morts, parce que le présent n’est que brouhaha, confusion, et que les ambitions de nos contemporains injustement sans doute paraissent toujours suspectes ; et cependant, pour cette raison peut-être qu’elle me semblait imprimée sur des presses obsolètes actives un siècle plus tôt, quand la littérature vivait, quand l’écrivain était aussi justifié que le maréchal-ferrant, La Quinzaine littéraire confortait en moi l’idée que cette activité gardait tout son sens dans les temps nouveaux et comme jamais sans doute mérite considération aujourd’hui, tant il est vrai que plus la réalité est rugueuse, plus il importe de ferrer avec soin nos chevaux. |
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Éric Chevillard |
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La Quinzaine littéraire numéro 919 - du 16 au 31 mars 2006 |
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