Il s'agit
là indubitablement de la femelle du Lycaeides
sublivens Nab, appelée encore Nabokov's Blue,
comme en atteste sa face antérieure d'un brun assez
particulier, peu intense et régulier, avec ce reflet olive.
Voyez maintenant sur vos gros doigts les écailles bleu
cendré du revers. Celles-ci la désignent aussi
sûrement qu'un cartouche, de même que les
crétules triangulaires bleu-gris sur l'aile
inférieure auxquels répondent un ton en dessous
les décolorations grisâtres et bleuâtres
que nous observions sur les cellules radiales de l'aile
antérieure avant que vos gros doigts ne fassent tout ce
dégât. Les aurorae sont réduites,
courtes et grisâtres, elles aussi, le long de l'aile
postérieure et à peine visibles le long de l'aile
antérieure. J'attire votre attention sur les
crétules lunulés extérieurs d'un
bleu-gris pâle bien distincts sur les deux ailes et qui
caractérisent également le Nabokov's Blue femelle
dont on peut préférer, chez la nymphe, les coudes
pointus et les omoplates duveteuses, c'est mon cas. La
précision du dessin est très remarquable. Il
paraît incontestable que ce Nabokov's Blue a
été copié avec et sans scrupules sur
le premier spécimen connu, capturé au cours de
l'été 1951 à Telluride,
comté de San Miguel, Colorado, dans une prairie pentue
couverte de lupins en fleur (Lupinus parviflorus Nuttal)
et de gentianes vertes.
Ceci est la goutte
d'eau qui fait déborder le vase. L'image est
arrêtée à l'instant où cette
goutte funeste rencontre la surface étale du liquide contenu
dans le récipient empli à ras bord. Elle frappe
le centre même de ce lac tranquille dans lequel
matutinalement se mirait mademoiselle Rose, la jolie fleuriste du Jardin
d'Eden - l'impact fait jaillir une gerbe
d'éclaboussures qui retombe en pluie acide sur le petit
monde alentour. Je ne doute pas que cette goutte d'eau soit en
réalité la première larme de Rose
constatant sur son visage les ravages du temps et regrettant alors bien
amèrement d'avoir par ses refus et ses railleries
implacables lassé mon assiduité amoureuse, il y a
quarante ans de cela.

C'est ce missile qui fend le cœur endurci du
célibataire. Je ne suis pas de ceux qui pleurent la perte
d'une épouse adorée. La mort de la compagne
tendrement chérie ne m'afflige point. Je suis bien
suffisamment en peine avec moi-même et mon douloureux
célibat. Mon pucelage est un lapin naissant, aveugle et
rose, qui palpite dans la main du vieillard paralysée par
l'arthrose.
C'est le corps plat
du monde sous ma botte. Non, c'est le monde qui sombre dans
l'océan de mes pollutions nocturnes. Non, c'est la peau de
chagrin du monde rétrécie dans mes tanneries.
Non, c'est le monde à son avantage, raie au milieu, dans le
miroir double de ma coiffeuse. Non, c'est le monde en camisole dans ma
chambre sans issue. Non, c'est le monde couché sous mon lit.
Oh non ! C'est mon ombre obscurcissant le monde tandis que je
me maintiens en vol stationnaire au-dessus de tout ça, dans
le cercle du soleil.
Ma perruque
elle-même présente un début de
calvitie. Quand je caresse innocemment la tête des petites
filles et que je passe mes doigts parcheminés dans leurs
cheveux parce qu'ils sont doux et fins, elles prennent la fuite en
hurlant. Je suis trop vieux, trop fatigué pour faire
illusion désormais. L'espérance s'en est
allée, battant les murs de son aile timide et se cognant la
tête à des plafonds pourris. J'ai voulu me
pendre : je me suis retrouvé accroché
à la poutre par les pieds. Ayez pitié de moi.
Versez-moi une coupe de sang frais, de jeune sang, et je ressusciterai
d'entre les morts - pour cela au moins il n'est jamais trop
tard. Mais si vous m'abandonnez, si vous me laissez avec ma soif
atroce, alors j'irai me servir moi-même. J'ai
repéré la source.
Au vu de ces commentaires, nous
avons signé un ordre d'internement en urgence mais Albert
Moindre demeure introuvable, et la nuit tombe.