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La vie
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| Ce texte a initialement paru dans la Revue de littérature générale en 1996 |
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La nuit des origines est bien ténébreuse, elle abrite et dérobe à notre curiosité des accouplements inimaginables, des croisements génétiques audacieux que nous n’oserions plus tenter aujourd’hui, ni même accomplir délicatement avec des pipettes dans les alcôves de nos laboratoires frigorifiques. Copulations rapides, sans doute, et sans façon, mais l’évolution humaine ne faisait que commencer, elle durera longtemps, plusieurs millions d’années, s’il avait fallu en plus se livrer à des préliminaires… L’apparition de l’homme tel que nous le connaissons, dont notre propre miroir nous renvoie le sourire en grimaçant, est bien sûr impossible à dater avec précision. On peut malgré tout retracer grossièrement les étapes de sa préhistoire, comment peu à peu l’espèce s’est constituée, par élimination et recrutement, puis affirmée, comment son génie a finalement triomphé. La première figure qui se détache parmi les grands primates, la première figure incontestable, du moins, qui présente déjà quelques-unes de ces caractéristiques dont nous nous prévalons, est celle de Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes. La grande aventure commence véritablement avec lui, nous sortons du flou, de l’indistinction, notre sang se démêle – désormais, il y aura la faune et la flore, et nous, très différents. Boucher de Crèvecœur de Perthes était de taille modeste, 1 m ou 1,50 m, guère plus, et malgré ses 40 kg, il se déplaçait assez lourdement voûté, la tête dans les épaules, des épaules basses, une petite tête en broussaille au-dessus de fortes mâchoires très saillantes. Son sourire impénétrable révélait cependant une denture solide et des prémolaires en cours de molarisation, suffisantes pour broyer les reliefs des gibiers abandonnés par les panthères et les tigres. Ses bras un peu longs et ballants s’armaient de fémurs de cerfs en guise de gourdin – et alors quels moulinets ! Car son cerveau de faible volume, 450 cm3 environ, concevait déjà les fins et les moyens, et par exemple comment faire exploser le crâne d’un babouin afin de se repaître de sa cervelle moins capable encore mais, pour le goût, délicieuse incomparablement. Ainsi Boucher de Crèvecœur de Perthes s’outillait-il au petit bonheur en glanant le nécessaire autour de lui, il ignorait la manufacture, il ne fabriquait rien de ses dix doigts. Tandis que l’abbé Henri Breuil, oui, sera un artisan habile. Avec l’abbé Henri Breuil, l’évolution s’accélère. Les progrès sont immédiats, remarquables dans tous les domaines, et Boucher de Crèvecœur de Perthes apparaît tout d’un coup comme le premier has been : il disparaît. Nul ne songe à nier l’importance de son apport et de sa contribution, mais son cerveau trop à l’étroit fit boule de neige dans le crâne plus vaste de l’abbé Henri Breuil, doublant rapidement de volume (900 cm3). Les mains de ce dernier sont douées alors d’une adresse nouvelle, elles travaillent le silex et l’os, elles se dotent elles-mêmes des outils et des armes que chaque circonstance particulière exige, elles retiennent le feu aussi bien que l’eau, et savent le faire sourdre des pierres. L’abbé Henri Breuil menait une vie de chasseur nomade. Il ferait rire aujourd’hui, avec sa face écrasée, dépourvue de menton, ses orbites immenses surmontées de bourrelets qui lui tenaient lieu de front, il ne ferait rire que les ignares et les ingrats. Car l’abbé Henri Breuil fut certainement un de nos représentants les plus dignes d’estime et de respect. Où en serions-nous s’il n’avait pas tenu sa place ? que serions-nous devenus ? à quoi ressemblerions-nous ? Ces questions ne seront pas tranchées ici. Saluons simplement sa mémoire et rendons-lui ce qui lui appartient : il a jeté les bases de l’organisation sociale, en distribuant les tâches selon les compétences, en développant la solidarité, il a préparé le terrain pour ses successeurs avec beaucoup d’humilité – grâce à lui, on commence à envisager l’avenir sereinement, comme ce temps accessible à l’intérieur d’une vie où les promesses seront tenues. C’est alors que le professeur André Leroi-Gourhan apparaît. Mille conquêtes aussitôt, mille inventions, mille découvertes, attachez vos ceintures, nous changeons de planète. Le professeur André Leroi-Gourhan est beau, il est grand, bien bâti, il sait s’habiller. Il est le premier à tanner et à coudre les peaux. Il chausse de confortables mocassins et part pour de longues courses. Il étend notre domaine. Sa belle intelligence de 1400 cm3 lui permet de mettre au point de nouvelles techniques de chasse. Il creuse des trappes – une heure après, l’ours est dedans -, il tend des pièges – le tigre prudent s’y laisse prendre. Mais le professeur André Leroi-Gourhan s’illustre de plus splendide façon encore, il peint. Il regarde le monde pour la première fois, et ce qu’il voit, il le donne à voir à son tour, du moins en propose-t-il sa version – le professeur André Leroi-Gourhan invente la couleur et la forme. Son coup d’essai est un coup de maître. On ne fera que le répéter par la suite. D’emblée, il possède l’art et la manière, toutes les manières. Le professeur André Leroi-Gourhan peint pour célébrer, pour invoquer, pour envoûter, pour informer, pour enseigner, pour transmettre, pour témoigner, pour raconter, pour décorer, pour rire, pour jouir, pour plaire, pour peindre. Il sculpte aussi, de petits objets en pierre, en bois, en os. Ce n’est pas tout : il perfectionne nos équipements, il diversifie nos activités. Il a la bonne idée de semer, de planter. Il se lance dans l’élevage. Il enterre ses morts cérémonieusement et ne les oublie pas de sitôt. Il travaille pour ses enfants. Il aime sa femme. Pour l’ensemble de son œuvre, le professeur André Leroi-Gourhan sera fait commandeur de la Légion d’honneur en 1979, puis élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres l’année suivante. Mais ceci est déjà de la petite histoire.
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Éric Chevillard |
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Écrivains
de la préhistoire À lire également, un entretien entre André Benhaïm et Éric Chevillard. |
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