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Pour qui vous prenez-vous ? |
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Un modeste romancier se prenait pour moi, appliqué, besogneux, sans illusions, je le giflai avec mépris en me haussant du col. Mais ce grand écrivain dès lors se prit pour moi, poète inspiré, sublime inventeur de mondes, je lui tirai la langue, je lui tordis le nez en riant aux éclats. Et voilà que ce pitre à son tour se prit pour moi, pénible personnage, idiot grimaçant, je le tançai vertement. Ce moraliste ne manqua pas de se prendre pour moi, austère, sentencieux, tracassier, je m’endormis en écoutant sa leçon. Ce cynique à son réveil se prit pour moi sans plus de manières, gâcheur expéditif, négligent, je l’instruisis des beautés fragiles et précieuses de la vie. Alors cet ingénu ingénument se prit pour moi, gentil garçon né d’hier, épris d’horizon et d’avenir, je lui offris avec un rictus quelques vues prospectives de notre admirable monde. Du coup, ce sombre prophète se prit pour moi, épouvantail et corbeau, j’eus tôt fait de le remettre à sa place : qui était-il après tout pour vaticiner de la sorte ? d’où lui venait cette autorité ? ne valait-il pas mieux s’adonner humblement à son ouvrage ? Ainsi reparut le modeste romancier, sa grise mine, ses minables prétentions, qui se fit humilier par le grand écrivain que ridiculisa le pitre que fessa le moraliste que compissa le cynique que caramélisa l’ingénu que viola le sombre prophète qu’aplatit le modeste romancier que foudroya le grand écrivain qu’anéantit le pitre que saigna le moraliste que carbonisa le cynique que pulvérisa l’ingénu qui se désintégra. Je respire. Respirer embue les miroirs. C’est un mort inconnu qui sortira de ce brouillard.
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Éric Chevillard |
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La
Quinzaine littéraire |
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