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La rentrée littéraire |
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Rentrons. Il semble que ce soit le nouveau mot d’ordre de l’époque. Il jaillit comme naguère les cris de révolte de toutes les poitrines haletantes : rentrons ! Rentrons ! Et voici les automobiles flanc à flanc comme les gnous de la horde lancée éperdument sur la piste qui retourne aux plaines herbeuses. Nous rentrons. Nous étions donc partis. Oh ! pas bien loin. A Mimizan-Plage ou Juan-les-Pins. Certains ont poussé jusqu’à la Crète. L’important est de s’être éloigné juste assez pour que l’action de rentrer mette tout de même un peu en branle notre individu. Pour ceux qui sont restés, évidemment, cette rentrée est moins spectaculaire. Moins spectaculaire que le retour d’Afrique des hirondelles au ventre blanc est la lente rétractation d’une tête écailleuse et de quatre pattes torves de tortue. Mais enfin, même dans le cas de celle-ci, comme on le voit, il est toujours possible de réintégrer davantage son chez-soi. La vie est ailleurs, raconterons-nous ensuite, confortablement installés dans le vieux fauteuil usé aux mêmes places que notre corps avachi, en frétillant de l’orteil à travers le trou de la pantoufle molle. Nous sommes rentrés. Septembre est là. Septembre est le mois de la rentrée. Les huîtres redeviennent fameuses mais nous quittons le bord de mer. Nous restituons sa coquille au bernard-l’ermite : vite il enfouit dedans son petit corps vulnérable. Il rentre lui aussi. Puis les grandes marées recouvrent les plages. C’est d’abord à la rentrée des classes que nous pensons quand septembre s’annonce, et notre cœur se noue. Tristesse des longs jours et des mois à venir. Les fermetures à glissière des nouvelles trousses coulissent pourtant comme si tout cela allait de soi, la gomme est encore un parallélépipède parfait, inentamable, marmoréen, tandis que les crayons interminables et les épais cahiers de liasses vierges donnent la mesure de la besogne à accomplir. Dès le milieu des vacances, une fillette et un garçonnet hilares et sans vergogne, brandissant les instruments de torture rutilants, sont apparus sur les affiches, au bord des routes : comment, devenus adultes, ces deux-là composent-ils avec le souvenir de leur abominable traîtrise ? Nous voulons croire que leur miroir est recouvert d’un voile noir. Mais sans doute, fidèles à eux-mêmes, s’épanouissent-ils plutôt dans un sous-sol équipé de tout l’attirail SM. Ainsi, ce rituel de la rentrée vécue chaque année comme un événement est-il hautement symptomatique de notre époque, marquée par le souvenir d’enfance. L’homme mûr aujourd’hui est un nostalgique très attaché à sa première peluche, qui sifflote sous sa douche les musiques des séries télévisées ineptes de son jeune âge, comme si cette régression ou ce pelotonnement seuls lui permettaient de traverser sans défaillir la grande nuit du soupçon. On attendait Godot, Zorro est arrivé. Les cravates s’ornent de motifs puérils parfaitement grotesques. L’horripilant Claude François connaît un regain de forme. Ce n’est d’ailleurs pas tant l’enfant qui refuse de grandir que l’écolier, le brave petit écolier au cœur simple. Avons-nous pourtant oublié notre effroi d’alors ? La rentrée à présent nous excite. Des choses vont se produire. Après la torpeur estivale, on s’attend à la reprise des activités humaines. Dans tous les domaines où il s’illustre, l’homme faraud et pelant un peu du nez annonce des changements, des ajustements et parfois même des réorientations. On redéploie les effectifs. On programme les grandes manifestations de l’automne. Le policier utilisera l’autre bout de sa matraque pour les réprimer, promet le réformiste ministre de l’Intérieur. Une nouvelle mode vestimentaire envahit la rue. On portera cette année le pantalon aux chevilles, les chaussures seront sans lacets ni talons ni semelles. Ça bouge. Mais l’événement vraiment attendu, la grande affaire de ce début septembre, c’est incontestablement la rentrée littéraire. Les écrivains s’alignent. Imagine-t-on les poètes maudits de Verlaine et toutes les belles figures de notre littérature livrant ponctuellement leurs manuscrits aux éditeurs à la fin du printemps afin de participer à la glorieuse compétition de septembre ? Mais qui, aujourd’hui, refuse de jouer ce jeu ? Pauvres écrivains qui ne choisissent pas toujours la sauce à laquelle leur œuvrette est accommodée mais que l’on verra finalement rincer le plat à grands coups de langue : l’acte éditorial, la mise en scène de l’auteur se substituant au livre lui-même qui n’est plus là que pour légender la photo de l’artiste en vedette et s’échanger contre une monnaie que l’on ne s’étonnera pas de voir si trébuchante. Le monde littéraire entre en ébullition dès le début de l’été. Combien va-t-on publier de romans à la rentrée ? Passionnante énigme, il est vrai, car, sitôt la réponse connue, une rapide soustraction permettra de chiffrer précisément l’augmentation par rapport à l’année précédente. L’information met en émoi les rédactions des principaux journaux et magazines qui s’empressent de la relayer. Ces statistiques succèdent opportunément aux estimations concernant le nombre d’hectares de forêts incendiés pendant l’été qui n’intéressaient plus personne – cependant, le lecteur avisé se demandera s’il n’est pas question en d’autres termes de la même tragédie… L’auteur de ces lignes participant de toutes ses forces à la surproduction actuelle est sans doute mal placé pour s’en offusquer (ou voudrait-il se débarrasser d’encombrants rivaux ?), mais six cents romans publiés en septembre et octobre, voilà qui paraît légèrement excessif au vu de la soif de lecture de nos contemporains. C’est renverser l’océan sur un buvard. Les librairies devront bientôt s’entourer de hautes murailles et s’équiper de lance-flammes pour repousser les écrivains trop nombreux. Qu’importe ! Le phénomène prouve au moins l’étonnante vitalité des lettres françaises, n’est-ce pas ? Donc, les écrivains font leur rentrée. Leurs mœurs ne sont pas si différentes de celles de leurs concitoyens. Ils rentrent en septembre. Ce sont même eux qui klaxonnent sur la route du retour, dans les embouteillages. Ils sont là dès le premier petit matin de septembre, on les voit sur le trottoir qui roulent leur rideau de fer. La marchandise est coquettement disposée en vitrine. Ça donne envie. Les écrivains sont rentrés. Dans le rang. On les a matés. Leurs petites dissensions intestines sont à peine perceptibles : on ne remarque que le beau mouvement cadencé de la troupe. Ils marchent comme un seul homme vers le même objectif. Le sol tremble sous leurs bottes. Nous avions le souvenir d’un écrivain plutôt farouche, solitaire, intraitable, franc-tireur. Vieux style. Vieille mythologie. Pourquoi regretter cette figure de rebelle caricaturale ? On l’a déjà dit, au reste, toute notre nostalgie est absorbée par nos peluches. L’écrivain asocial, fuyant les honneurs, en délicatesse même avec la reconnaissance et la notoriété, ce mauvais coucheur a vécu (dort bien). A présent, c’est la page même qui pâtit des humeurs massacrantes de l’écrivain. Le geste d’impatience, la grimace et le grognement sont imprimés puis l’auteur tout en sourires et courbettes vend l’objet terrible à la télévision. L’écrivain ouvrait des pistes pour le songe et la méditation, il invitait au voyage, au départ, à la fuite. Quelles jambes ! C’en était fatigant. On en est revenu. L’écrivain est rentré le premier. Il est rentré docilement, comme le mouton, comme l’agnelet. Plus rétives, en revanche, les chèvres attendent qu’une petite bergère armée d’une souple tige de noisetier vienne les chercher une à une dans les creux des montagnes. L’auteur de ces lignes nourrit un fol espoir. Il aimerait que ses pairs écrivains s’entendent au moins pour faire mine de renâcler un peu de temps en temps, qu’ils menacent par exemple de rentrer en ordre dispersé, et peut-être alors nous enverra-t-on l’adorable gamine aux pieds nus, aux cheveux emmêlés, pour nous remettre gentiment au pas.
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Éric Chevillard |
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Le
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