Supplément au voyage d'Oreille rouge

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C’est une bourgade célèbre pour ses petits bonbons à l’anis ronds, blancs, une bourgade pentue, déserte en ce dimanche, réputée pour ses petits bonbons anisés, frais, odorants, une bourgade grise en ce dimanche maussade, dont on apprécie jusque dans les pays lointains la spécialité de bonbons à l’anis, sucrés, exquis, et du reste on n’imagine guère en effet que le prodige d’un déferlement de ces ronds, blancs, frais petits bonbons à l’anis dans les rues en pente, rebondissant allègrement sur le pavé, pour distraire ses habitants et le visiteur occasionnel de la fascinante tentation du suicide. Pourtant, l’étranger de passage qui aura l’idée ou le réflexe de lever les yeux, cherchant une issue à ce puits d’angoisse avant que les nuages noirs qui s’amassent dans le ciel définitivement ne l’obstruent, rencontrera peut-être le regard fixe d’un homme debout derrière son carreau, et cette vie tout de même dans la ville morte l’intriguera suffisamment pour qu’il en oublie quelques instants la morosité ambiante.

C’est Oreille rouge, l’explorateur, retour d’Afrique, qui observe désormais le monde depuis la fenêtre de sa chambre.

 

Et recule en se voyant surpris. Il ne cesse de se le répéter, l’acquisition d’un rideau de tulle s’impose, derrière lequel il serait invisible de la rue, réduit du moins à une forme floue, soulagé du même coup du poids et de l’encombrement de son corps sans que soit pour autant amoindrie sa vigilance, affûtée au contraire, déchargée de ce souci de soi que lui renvoient les autres, les passants, ceux qui ont la mauvaise inspiration de lever la tête en arrivant sous sa fenêtre. Derrière le rideau de tulle, léger linceul de la délivrance, il verrait sans être vu le monde poursuivre modestement sa course dans les ruelles en pente du village, sans lui, retour d’Afrique, retiré désormais dans cette chambre, au deuxième étage de la maison familiale dont il a hérité, où flottent encore les odeurs de l’enfance, devenues fort rances, vieil œuf, vieil ail, vieille poussière.

Justement, Oreille rouge s’épanouit dans cette vase, dans ce remugle, parmi les blattes, ses sœurs cachées, qui ont hérité de la maison avec lui, en indivision.

 

Mais pour acheter ce rideau, il faudrait sortir encore, s’aventurer dans les rues, entrer en relations avec un commerçant (pour rompre tout commerce), s’inquiéter aussi auprès de celui-ci de la tringle, car tout se tient en ces matières, le rideau, la tringle, l’un sans l’autre ne se conçoit pas : le rideau seul est un ciel effondré sur un champ dévasté, un paysage de ruines et de brouillard peuplé de fantômes vagues, tandis que la tringle seule vous embroche comme un poulet derrière la vitre de la rôtissoire. Il semblerait donc que la condition première pour se retirer du monde soit de s’y exposer d’abord de façon extrêmement voyante et grotesque, une tringle à rideau sous le bras, et qu’il n’y ait point de retraite ni d’isolement possibles sans cette humiliation publique préalable.

Si j’avais au moins le rideau, je m’enroulerais dedans, se dit Oreille rouge, maudissant son imprévoyance.

 

Qui mérite encore son surnom africain sous ce ciel de plomb, dans l’ennui de novembre et la maison natale retrouvée. Il remue doucement ses grands pieds blancs dans ses sandales de corde – sport inutile : le sang ne quitte pas ses oreilles. Chien tatoué identifiable entre tous, ramené à ses maîtres. A la niche. La maison familiale l’accueille dans son ombre, dans la brocante des souvenirs. Il occupe le fauteuil du père : l’illusion est parfaite. C’est lui. C’est le même homme. Absurde répétition que l’engendrement. On se passe le rôle de père en fils. Ce fauteuil pourrait être aussi bien le rejeton du fauteuil paternel. Bois mort dont on fait le petit bois. Oreille rouge se complaît dans l’immobilité. Il bouge d’autant moins dans le corps de son père, et cela lui convient.

Il redoute seulement d’être obligé de naître encore, par voie de conséquence.

 

Oreille rouge opte donc pour l’immobilité : c’est aller si vite que l’on est déjà de retour. Il a fait ses malles, des stocks de conserves et de surgelés. En se rationnant, il peut tenir six ans, selon ses calculs. Il n’aura même pas à élever des chèvres sauvages. Très consciemment, en homme qui a bravé tous les périls, il s’expose à la menace du scorbut. C’est le lot des conquistadores. Un risque à prendre. Il en a vu d’autres. Au moins se sait-il à l’abri des tempêtes, des naufrages et du canon des pirates. Il a également désactivé sa sonnette. Parfois, un démarcheur frappe lui-même à sa porte les trois coups du branle-bas de combat. Oreille rouge solidement barricadé ne sursaute même pas. Il vérifie stoïquement que le verrou de sa chambre est poussé. Il cale le dossier d’une chaise sous la poignée.

Puis se glisse sous son lit.

 

Ses bras ne s’éloignent jamais beaucoup de son corps. Sa main doit être là pour lui éponger le front, pour allumer sa cigarette. Ses pieds ne se quittent plus. Il n’en a plus guère l’usage. Du coup, ils se frottent l’un à l’autre. Ils font connaissance. En Afrique, ils étaient toujours séparés. Chacun allait son chemin. Souvent, maintenant, ils déchaussent leurs sandales. Ils ont plaisir à être ensemble, amant et amante mêlant leurs doigts. Oreille rouge peut rester des heures à les regarder avec tendresse. Que se racontent-ils ? Ils se parlent de la poussière ocre des pistes, des pierres plates et brûlantes de la rive du Niger, des pas allègres esquissés dans le cercle des danseurs. Ils en sont bien revenus. Ils se couleraient volontiers dans le bronze, désormais, sans trépigner, ils se plairaient sur des semelles de marbre.

Oreille rouge, calfeutré chez lui, n’entend pas exposer à tous les vents ni à l’insulte des pigeons la statue de l’explorateur.

 

Il suffit de la regarder : la pomme de terre rêvait d’être sculptée enfin par d’autres mains que celles qui ne savent empoigner que le couteau et la fourchette, ou le presse-purée. Oreille rouge y consacre tout le temps qu’il ne passe pas à sa fenêtre. Il lui reste deux gros sacs à vider avant les conserves et le scorbut. Un mois au moins de plaisirs renouvelés. Avant ingestion, il travaille donc le tubercule épluché, au cutter, à la cuillère, au tournevis. Ce sont alors de jolies figurines de danseuses ou de dauphins qui joyeusement s’ébattent dans sa friteuse. Dorées, elles sont plus belles encore et délicieuses incomparablement. Oreille rouge n’a jamais prétendu vivre en ascète ou en ermite.

Il s’accommode mieux que quiconque de la solitude et de la réclusion, celui qui a le sens de la fête.

 

Oreille rouge à sa fenêtre a le bonheur de voir apparaître son reflet sur la vitre quand le soir tombe. C’est un rendez-vous qu’il ne manquerait à aucun prix. L’apparition le ravit à chaque fois. La nuit des temps avale la façade de l’antiquaire de l’autre côté de la rue et il surgit là, dans la candeur et l’innocence, comme un archange. Son gros visage se substitue à ceux de tous les passants entrevus au cours de la journée et qui finissaient par former une seule figure grimaçante. Tandis qu’il se sourit gentiment. Et un flot de sang nouveau empourpre ses oreilles. Il préfère les nuits sans lune et sans étoiles, où rien ne parasite la pure contemplation. Ainsi il ne fuit pas toute compagnie comme on aurait pu le croire.

Il recherche sa propre société avec l’avidité pressante des importuns.

 

Voilà pour le personnage et voilà pour l’action. Le décor est une chambre au papier peint de fleurettes roses qui ont fini par faner. Mais l’humidité des murs a favorisé la germination de mousses et de moisissures qui font un gai printemps malgré tout. Oreille rouge se détache sur ce fond de verdure comme un faisan. On ne peut pas le rater. Parfois, il s’aventure dans les autres pièces de la maison, mais ces expéditions sont de plus en plus rares. Décevantes, elles ne méritent pas qu’il s’inflige la corvée du voyage. Il n’a plus guère de goût pour les levers aux aurores. Traîner de lourdes malles sur des kilomètres est sans attrait pour lui désormais. Du chemin sous mes pieds et du ciel sur ma tête, je ne connais finalement que la flaque de boue où je m’enlise, conclut Oreille rouge.

Illusion de croire que l’être épouse le trajet et la durée de son voyage.

 

Oreille rouge a rompu les ponts. Le voici debout sur sa colonne. La peinture de son plafond s’écaille, formant tout un réseau de lignes, de ramifications, suffisant atlas pour le voyageur immobile. Il y a des Indiens sur les rives de ces fleuves, des tribus sauvages aux coutumes ignorées, aux mœurs déconcertantes, qui ont pour ennemis la tarentule et l’ocelot. Ces pistes s’enfoncent dans des déserts de sel où la soif s’inquiète de manquer de poivre. Ces routes mènent à des capitales populeuses, ces petits sentiers se perdent dans des campagnes enneigées, toute la terre est desservie par ces chemins sinueux qui traversent des taïgas, des pampas, des savanes, des steppes, des bocages...

Vite repeindre, se dit Oreille rouge.

 

N’y a-t-il donc pas moyen d’avoir la paix chez soi ? Du bruit monte aussi de la rue. En semaine, la bourgade est plus animée. Parfois, un éventuel client entre chez l’antiquaire. Parfois, l’éventualité se confirme et il ressort avec un guéridon, un joug de bœuf ou un buste de Napoléon. Pourtant, nombre des objets exposés en vitrine y sont au moins depuis le jour où pour la première fois Oreille rouge a collé son nez à la fenêtre, ce haut-de-forme, ce cheval à bascule, cette horloge, exposés là peut-être dès l’origine, articles neufs alors qui n’ont jamais trouvé preneurs. Le va-et-vient des passants est une distraction lassante. Où vont-ils ? Et pourquoi dans des directions qui divergent ? Ils sont peu nombreux, ceux qui flânent. La plupart sont des passants pressés. Ils se hâtent. Mais souvent, ceux qui se hâtaient la veille se hâtent à nouveau le lendemain à la même heure. C’est tourner en rond.

Oreille rouge serait-il le seul à avoir atteint son but ?

 

S’il faut rentrer, pourquoi partir ? Oreille rouge jouit de sa propre présence chaleureuse mais discrète. Tout autre que lui encombrerait davantage dans cette chambre de dimensions modestes. Quant à lui, il s’y meut avec souplesse, sans se heurter jamais ni jamais obstruer le passage. Quelquefois, il doute de s’y trouver lui-même, tant l’espace est ouvert et dégagé. Le fauteuil du père, un lit, une armoire constituent un mobilier suffisant pour l’homme qui a passé une partie de sa vie en Afrique. Un lavabo scellé au mur fait également office de lavoir et de baignoire. C’est encore le point d’eau où vient s’abreuver ce fauve. Les conserves de scorbut s’empilent dans le couloir, à côté de la porte. C’est là qu’Oreille rouge prend ses repas, assis à une petite table. Il dispose d’une casserole et de plaques électriques.

D’une assiette et de quelques couverts.

 

Dépareillés, car Oreille rouge a préféré ne pas exhumer des tiroirs les services complets de couteaux et de fourchettes avec lesquels on chipotait le dimanche, inauguré par le miracle de l’eucharistie, qui n’en était pas moins long comme un jour sans pain et plus fade que du carton bouilli. Moins de coussins, plus de confort est une des maximes paradoxales de ce philosophe hésitant qui semble confondre cette notion avec la notion de vide. Il vous dira de même que son voyage ne fait que commencer. N’y a-t-il pas des trains et des avions sur les manèges, et des trapèzes sous les chapiteaux ? Mais cette fois, Oreille rouge ne publiera pas la relation de son voyage. Il a choisi la vie muette et aventureuse. Écrire serait encore la remettre à plus tard, différer l’événement annoncé depuis le jour de sa naissance, se dérober une fois de plus.

Oreille rouge cloîtré chez lui, toutes issues verrouillées, a cessé de se fuir.

 

Éric Chevillard

La Revue Littéraire
Éditions Léo Scheer
numéro 20 - novembre 2005 - 12 €
ISBN 2756100099 - ISSN 17669693
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